7 jours pleins de grippe plus tard, me revoilà 🥳

Je me dis seulement maintenant que j’aurais dû conserver des échantillons de cette saloperie pour mes petites histoires de bioterrorisme…

Ce matin, je vais essayer de te parler hégémonie culturelle et je ne sais absolument pas pourquoi je m’y remets avec un sujet aussi complexe alors que je suis encore pas mal faiblarde.

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Tu ne sais pas encore qui est Antonio Gramsci ? Moi non plus, je ne le savais pas jusqu’à récemment, t’en fais pas.

Antonio Gramsci est né en 1891 en Sardaigne (Italie), son histoire personnelle est dispo sur Wikipedia si tu veux, je n’ai pas envie de faire de citation longue ou de reformulation pour dire que ses parents étaient compliqués, comme son enfance, comme le reste de sa vie.

Il devient donc un membre fondateur du Parti Communiste Italien dans un contexte politique de merde, confronté à un Parti Socialiste qui grelotte à l’idée d’aller plus loin que le statu quo hey dis donc ça nous rappellerait pas des trucs, tout ça ? 🤔

En 1926, on l’envoie en prison pour 20 ans parce que c’est dans la bonne ambiance fasciste de ce temps-là.

🐦 “De ce processone (maxi-procès), la postérité a retenu tout particulièrement la phrase par laquelle le procureur, Michele Isgrò, parlant de Gramsci, aurait conclu son réquisitoire : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant 20 ans. » Terracini lit au nom de tous les accusés une déclaration fameuse, dans laquelle il ironise aux dépens du régime : « le fait pur et simple de l’existence du Parti communiste est suffisant, par lui-même, à faire courir un danger grave et imminent au régime. Le voilà donc, l’État fort, l’État protégé, l’État totalitaire, l’État surarmé ! »”
(Wikipedia)

Au niveau d’empêchage de fonctionnement cérébral, on va dire que c’est plus que raté car Gramsci se met à écrire, faute d’autre activité de privilégié de la geôle comme le kart ou le karaoké. Il écrit 32 petits carnets qui théoriseront plus de concepts qu’un militant PCF sous DMT. Echec critique des autorités, du moins jusqu’à ce que Gramsci meure en 1937. Sa belle sœur réussit à extrader les carnets et meurt avant que le monde réalise quel chef d’œuvre de théorisation il a entre les mains.

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Aujourd’hui, on va parler d’un des concepts les plus novateurs et brillants de Gramsci : le principe d’hégémonie culturelle.

Pour faire accepter l’inacceptable par les dominés, il faut plus que la force. Il faut faire adhérer tout le monde au pouvoir d’une manière ou d’une autre. Un bon exemple est “les milliardaires” : on a réussi le tour de force de faire rêver les prolos devant quelque chose qu’on a rendu souhaitable et positif alors que dans les faits, je sais pas, les aristocrates à la lanterne.

Les émissions de téléréalité, les reportages 100% info sur les très riches, la mise en avant de valeurs pourtant totalement pétées (qui n’a jamais rêvé d’être une rock star pour mettre à sac une chambre d’hôtel tout en prenant un max de drogues et en draguant des mineures ?)(moi), tout ça est présenté comme souhaitable, voire vital. On sait que prendre l’hélico pour faire les 800m de son château à la mer, c’est inutile et polluant, mais ça fait rêver des gens qui se projettent dans ce modèle ultrariche-j’m’en-bats-les-gonades-ciao-losers.

Y’a bien des fans de Kanye West qui ont pas encore percuté que ce type était un connard.

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Y’a bien des fans du Joker qui se font prendre en croyant que ce personnage antisocial présentait l’espoir d’un autre monde. Les personnages de “Edgelord” ne sont PAS des modèles, et pourtant, beaucoup d’hommes cisgenres blancs sont à fond dedans en faisant eux aussi de la provoc à deux balles le soir du réveillon de Noël. Tu sais, comme ce beau-père qui nous dit “Vous les jeunes, vous avez bien trop de libertés” ou cet internaute qui cherche à provoquer une réaction de féministe en sortant des âneries plus grosses que lui.

La richesse irresponsable, les provocations pour le plaisir, les violences, tout ça est devenu souhaitable. C’est trop bien d’être méchant 🙄

C’est ça, l’hégémonie culturelle : on rend souhaitable des attitudes totalement antisociales pour maintenir le pouvoir tel qu’il est. Même lorsque cela va contre nos intérêts, on votera pour le maintien de l’ordre au lieu d’une possible évolution, parce que “on sait jamais, demain ça sera moi”.

Alors, on fait rêver les gens gratos, en leur vendant l’idée que le monde est juste et que tout ça est très équitable.

Perso, la milliarditude ne m’intéresse pas, car j’ai déjà tout ce dont j’ai besoin et que le champ de mes envies est dispensable à ma vie. Je suis totalement hermétique à l’idée de devenir super riche. Pour quoi faire ? Pour passer ma vie à fuir les photographes, les invitations à des réceptions chiantes comme la mort, pour ne plus avoir de vie privée ou la liberté d’aller flâner dans mon quartier en tout anonymat ? En plus, en étant une femme, laisse tomber la pression. Tu te fais faire une robe sur mesure mais elle plisse bizarre à un endroit et hop, en couv de Gala !

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Mais tout ça, c’est ce qu’on ne présente jamais et c’est normal : faut faire rêver, parler des dépressions liées à la célébrité, c’est pas glamour.

Alors, on a des personnes précaires qui vont  rêver de ça. On leur vend un mensonge, celui de leur faire croire qu’il reste des places au paradis, celui du monde juste qui punit les méchants et récompense les gentils, celui de la méritocratie qui paye à un moment, pas là mais à UN moment.

Et surtout, celui de la suprématie des hommes blancs cisgenres qui niquent tout ce qui bouge. J’en ai lu, des internautes lambda dire “Moi aussi j’ai droit à ma meuf et à ma maison et à mon boulot de rêve, j’ai pas ça à cause de [les féministes – les immigré-es – l’union de la gauche – le fantôme sous mon lit]”

Ouais, on tape dans les incel, qui sont une belle représentation de ce que donne l’hégémonie culturelle. On vend le modèle du mec blanc qui réussit, on le détermine comme souhaitable, et on se retrouve avec une génération de mecs laissés sur le carreau qui ne comprennent pas que dans la réalité, il en faut un tout petit peu plus que juste dire qu’on y a droit pour y avoir droit.

Comme le système est cool avec nous, on a tout un arsenal d’antagonistes dont le seul but est de nous empêcher d’obtenir notre dû. Ainsi, si on a pas ce qu’on veut, ce sera la faute des meufs, des personnes racisées, des personnes faisant partie du scope LGBT+

“Les lesbiennes et les noirs volent nos femmes, les militant-es du gender ruinent nos jeunes filles en les faisant transitionner”

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Ainsi, au lieu de se retourner contre les vrais coupables, on se retourne contre les ennemis prémâchés qui font partie du bundle.

Et tout ça passe par la littérature, le cinéma, les pubs, les youtubers, la télé, les magazines féminins. Les magazines féminins rendent souhaitable une vie au régime à dépenser un pognon de dingue en cosmétiques et en remèdes minceur miracles.

Par exemple, Chanel. Chanel fait dans les cosmétiques en plus de monnayer des robes moches. La compo des produits est dégueulasse, les formulations ne respectent pas la base de la base, et ça coûte une blinde. Aucune préoccupation écologique, mais quand tu vas acheter ton pot à 150 balles, tu te sens riche et exclusive. Pire, il n’y a quasi pas de review des produits.

J’ai pris une crème lambda  à 65€ les 50g.
Pas de composition, mais : “La composition de tous nos produits est détaillée sur l’emballage. En cas d’allergie, toujours vérifier la composition sur l’emballage avant utilisation.” et seulement 3 avis. Foutage de gueule absolu, la compo devrait être accessible en ligne, sinon j’achète comment dans ta boutique en ligne, patate ?

🤷‍♀️ Mais c’est “Chanel”

Fiche Beauté Test au clic, l’analyse vaut le coup.

Ce que fait cette crème, je l’ai à 10 balles dans une autre marque, avec une meilleure compo.

🤷‍♀️ Mais c’est “Chanel” donc souhaitable, car avoir un produit Chanel te fait te sentir luxueuse en dedans toi.

Et pour qui tu dois être luxueuse ? Pour qui tu dois faire tout ça ? Pour rester belle et désirable car c’est ce qu’on te vend : la baisabilité.

Je sais, je m’éloigne un peu du sujet mais ça m’a toujours complètement scotchée. Acheter à l’aveugle un produit chez parce que “la marque”, j’ai déjà fait. Je ne me suis pas sentie plus heureuse pour autant.

5350€ pour un sac qui ressemble plus à de la contrefaçon qu’à un vrai accessoire de luxe.

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L’hégémonie culturelle, c’est cet ensemble d’injonctions passives qui aidera à manipuler les masses de manière à ce qu’elles agissent contre leur propre intérêt.

En plus, ça nous occupe et ça génère toute une activité parallèle de “développement de soi” ou de “coaching business”. Tu achètes pas un programme de formation pour te rendre libre financièrement quand tu réussis déjà. Et les escrocs ont juste à encaisser tout en faisant durer le rêve un peu plus longtemps en te disant que si tu ne fais pas assez d’argent, c’est que tu n’as pas la vibe suffisante, que tu ne fais pas d’effort, que tu ne suis pas bien le guide. Et t’y crois. T’es plus pauvre après qu’avant, mais ça c’est parce que tu n’as pas assez travaillé.

Oui, mais maintenant tu peux prendre de haut les autres qui n’ont pas essayé.

Dominer est vu comme souhaitable, car les dominé-es n’ont pas fait assez d’effort. On se déleste donc de toute pitié ou empathie : c’est de leur faute, t’y peux rien.

Et au lieu d’aller cramer le MINEFI, tu te flagelles, tu LES flagelles, toutes ces personnes que tu considères désormais comme des parasites.

Alors qu’en vrai, qu’est-ce qu’on s’en cogne, de ça ! Il y a des trucs un peu plus prioritaires, genre rester sous les 53°C en hiver pour nos gosses, par exemple.

Sac “HOBO”, sans déconner (hobo = clochard-e)

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Pour maintenir le pouvoir et une relative coopération des masses, l’hégémonie culturelle est efficace. On est pas dans les injonctions étatiques, pas de manière assumée. On passe ici par la culture, pas par la politique. On va te dire que le Palais de l’Élysée est un lieu magnifique sans jamais évoquer l’histoire du lieu, par exemple. On va rendre hautement culturel le Puy du Fou, sans considération politique. On te vend de la royauté sans la royauté. Et on ne te dit pas combien ça TE coûte que d’entretenir tout ça. La France est fière, regarde ce qu’on a construit, les autres sont vraiment des minables.

Au Quatar, on propose aux supporters des lieux climatisés à balle, totalement dépourvus d’histoire. Peu importe l’esclavagisme, les morts par pelletées, la tyrannie des princes et tout le bordel, le stade est beau et tu te sens honoré-e d’avoir pu pénétrer ces lieux. Peu importe le bilan carbone, aussi.

Le bilan carbone est d’ailleurs vendu comme une chianterie supplémentaire de cette gauche jamais contente, de toutes façons. La dissonance cognitive entre le rêve et la réalité se résout toute seule : l’ennemi commun est CONTRE la coupe du monde, non ? Nous on aime le foot, nous on est dans la connivence, allons pas écouter cette bande de losers rabat-joie.

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Qu’est-ce qui est important ?
Qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Il ne faut surtout pas se poser cette question car après nous le déluge. La technologie nous sauvera bien, et puis c’est pas notre problème. Le climat, c’est le problèmes des personnes qui lancent des alertes. Alors on envoie des gifles virtuelles à Greta qui dramatise tout. Saloperies d’écolos.

Je te le dis tout de suite : ça va être tendu de remonter la pente. Parce que le gauchisme ne propose que des solutions contraignantes alors qu’on nous avait promis que tout irait bien. Augmenter les impôts pour sauver le monde, c’est quand même inadmissible car “on paye trop d’impôts”.

Puis à force de petites phrases, ça rentre. “On ne peut pas accueillir toute la misère du monde” a, à mon sens, la palme d’or du meilleur exemple d’hégémonie culturelle. Aujourd’hui, ça semble admis : la menace c’est l’immigration et on panique en pensant que NOS impôts financent des étrangers.

“Etre chef d’entreprise c’est prendre des risques, on peut comprendre la fraude, eux au moins travaillent, pas comme ces gens au RSA”. L’idée que les dirigeants d’entreprise soient toujours sur la brèche est d’une connerie sans nom. Les pauvres, que risquent-ils ? Risquent-t-ils plus que les personnes qui perdent leurs allocs ? Risquent-ils de dormir sous les ponts ?

Ces pensées sont ancrées en nous. C’est ce  qu’on nous présente comme étant la réalité. C’est ce qui fait qu’on plaindra un grand patron plus qu’une personne à la rue. On considère sa vie comme ayant plus de valeur, et ça justifie tout le reste.

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Et là, c’est à nous de jouer. Faire passer les idées, proposer d’autres modèles, pointer du doigt les incohérences, encore et encore. Produire du contenu qui explique les systèmes de domination, vulgariser de son mieux, écouter les problèmes et y répondre non pas en vendant du rêve, mais en apportant des solutions réalistes, en donnant des exemples de structures qui ont réussi, en disant que OUAIS ON PEUT LE FAIRE.