Heure de réveil : 3h44 (ça va mal)
#cabaretdepoussière #hoteldeville #missbotero

La douleur est vraiment difficile à supporter ce matin. Je vois mon psychiatre tout à l’heure, en vrai, dans son cabinet. J’ai tout bien fait mes prises de sang et tout, mais évidemment, je stresse comme une gosse.

Ce matin, j’écris un message à une personne qui compte pour moi, elle ne le sait pas, mais elle compte. Alors on va lui faire de la pub, tu vois ? J’espère que ma notoriété éblouissante lui sera utile 🤣

🐼🐼🐼

Chère Hôtel de Ville,

Il est 4h39, je fais habituellement mon billet du matin, mais là non.
Du coup je vais t’écrire parce que j’ai envie de t’écrire au lieu d’écrire mon billet.
[edit : sale petite opportuniste que je suis, j’en ai fait un billet]

Je t’ai vue la première fois en décembre 2018. Le 4.

C’est M.-au-grand-cœur qui a “fortement incité” à sortir la grosse nerd asociale que je suis. Parce que je ne sors pas, je ne sors plus, avec le temps et les années je suis devenue une espèce de blob inconsistant qui écrit des textes devant mes écrans en pensant naïvement faire avancer le monde. Après, voilà, avec ma santé de merde, c’est assez facile pour moi de me terrer dans mon badage et de dire “nan j’ai mal” ou “nan chuis en bad” parce que c’est généralement vrai chaque jour.

Et en fait, maintenant, j’ai UNE sortie : aller chez Le Cabaret de Poussière. C’est le moment où je sors de mon truc (et que je picole alors que j’ai un traitement assez lourd et que c’est une mauvaise idée) et que j’ai l’impression de vivre de vraies choses. L’effet est radical, la prouesse énorme : tu dis “Cabaret de Poussière” j’ai la hype direct et je sais que je vais me bouger sans (trop) ciller.

Oui mais alors, tu me diras, ça me fait une belle jambe, tout ça. Certes. Mais c’est particulièrement tes deux numéros (la brosse à dents et la préparation au rencard) et celui de Miss Botero (le strip-tease jambon beurre) qui m’ont retourné le bide. J’ai remercié Miss Botero le soir même, on a les mêmes cicatrices, que je lui ai dit, on a parlé du rapport au corps, ça a changé un truc dedans moi et amorcé une vraie prise de conscience sur un tréfond de problème laborieux à expliquer ici (me faudrait un autre billet en fait).

☀ [note pour les lectrices : Hôtel de Ville se brosse les dents en chantant sur ce morceau super célèbre dont j’ai oublié le nom, mais elle fait également un show où elle se prépare à un rencard très très maladroitement – Miss Botero fait un strip-tease de “mamie”, elle arrive en tablier à fleurs et se désape, elle n’a pas un corps de gymnaste de 22 ans, ça rigole au début, surtout les mecs, et ça chiale à la fin quand elle se montre, nue dans toute sa vulnérabilité]

Et avec toi je me suis retrouvée dans toute ma superficialité.
Ça va, je sais que je suis autre chose, heureusement, mais j’ai toute cette couche de misogynie intériorisée qui fait que si je ne suis pas parfaite, je ne vaux rien. Ma mamie m’a élevée en bête de compétition. Elle avait une gosse de 4 ans sous la main, et, toute armée de ses bonnes intentions, m’a appris à coudre, repasser, faire des gâteaux et me maquiller, prendre soin de ma peau, être toujours bien habillée, etc. Le moule. Je sais parfaitement incarner la ménagère des années 50 si j’en ai envie. J’en ai pas envie mais elle était prof d’Arts Ménager, j’ai pas su lutter.

On m’a collé au régime à 12 ans. Alors, bah, j’ai grossi, c’est le jeu, je le connais bien ce jeu, ça fait plus de 25 ans que je le pratique.
“T’as un joli visage, c’est dommaaaaaaage que tu sois grosse”
Bah ouais. Dommage hein ? Je suis malade, c’est dommage aussi, on fait comment ? Et ta gueule elle est dommage ?

Je suis devenue hyper agile en make-up (après je suis devenue hyper-agile-tout-court quand j’ai bossé dans le digital-avec-les-doigts), en coupe de jeans flatteuses, mais je rate toujours mes jets de discrétion quand je rigole trop fort. Oh oui, on me l’a reproché. Souvent.

Le summum a été atteint circa 2004, quand j’ai rencontré un mec beaucoup trop beau gosse pour moi, que je me disais. Mais il m’a “choisie” ohlàlà c’était fabuleux.
Non, c’était pas fabuleux.
Il a été jusqu’au bout de la logique de la potiche. Il m’a collée au régime et critiquait chaque repli de ma peau. Il choisissait mes vêtements, ma coiffure, mon maquillage, et se foutait de moi quand je m’habillais normalement. Je te passe les qualificatifs.
Très content de me montrer en soirée, tant que je fermais bien ma gueule.
Puis il ne m’a plus emmenée, parce que je me faisais mater et/ou draguer. Je fais une très mauvaise potiche, parce que je parle et que je raconte parfois des trucs intéressants. Tout était de ma faute, Pygmalion était perdu dans les affres de la jalousie. Enfin, moi j’appelle ça la masculinité toxique et la violence sur personne sous emprise mais ça fait moins glam.

Tu transformes ta meuf en Meuf De Compète et tu fais l’étonné quand on la drague, crétin. De là on a fait le parcours classique de la violence pendant 2 ans 1/2. Après, je l’ai feinté en beauté, ciao boloss.

Quand je l’ai dégagé, j’avais jamais été aussi jolie. J’avais juste envie de crever en permanence mais, hey, mon grain de peau était formidable.

Puis j’ai plus eu envie, plus envie du tout. Ça sert à quoi d’être un bel objet ? A que dalle. En plus j’étais diplômée en Infographie Multimédia steuplé, une carrière pleine d’opportunités m’attendait. Sans doute pas au bon endroit car je suis finalement devenue téléprospectrice.

Tes apparitions ont vraiment fait résonner tout ça en moi. J’ai re-re-re-re-re-reconsidéré la question sous un autre angle : pour qui on fait ça ? Quelle normativité ! Quel manque d’imagination, de créativité ! La beauté pour la beauté, c’est chiant à en crever, c’est ridicule, et tu as bien transmis le message. Je n’ai pas “appris” le concept à proprement parler, j’ai 39 ans dans 38 jours, c’est pas une question récente chez moi non plus, ça va. T’as juste attaqué autrement et c’était formidable.

Tu as atteint ma couche émotionnelle, et jusqu’ici (à part avec Miss Botero) personne n’avait réussi à toucher ce coin, là, dans le fond, par la bande. C’était habile, en plus avec une brosse à dents pour tout accessoire, c’est même carrément fortiche.
Pis l’émotionnel chez moi c’est encore tout un terrain en jachère, double bravo.

Quand j’ai retrouvé ma liberté en 2006 j’ai eu envie de tout faire mal, volontairement. J’avais le droit de traîner en pyjama, de fumer des spliffs devant des jeux vidéo si je voulais. Je ne me maquillais plus, je crois que j’ai même tout balancé. J’ai perdu mon job, puis mon appart. J’ai réussi à rater.

Des années ont passé, je suis devenue maman-épuisée-ventre-mou en 2015. Et là, en fait, passé ma dépression post partum, je me suis dit merde, faut trouver un juste milieu, meuf, tu n’as plus d’existence personnelle maintenant que t’as un gosse, ça va pas, ça va pas du tout. Alors je me suis remis à prendre soin de moi, un peu, puis un peu plus. Pour la première fois, j’y trouvais du plaisir, le plaisir de prendre soin de moi pour moi. Je suis pas que maman, merde.

D’autres années ont passé, puis décembre 2018.

Et désormais, je fais des make-up élaborés.
Mais QUE pour les copines. Parce qu’elles savent souvent mieux que quiconque la difficulté du liner, le font de teint qui peluche ou qui file. Je me maquille pour la technicité, pour des personnes qui savent apprécier. Je le fais pour moi mais le regard que je cherche est celui de mes paires, pas celui des cis-dude en rut. Ils ne m’intéressent plus.

J’ai zéro complexe, des fois je tente des trucs juste pour aller chercher l’Enfant à l’école. Des fois c’est raté, je m’en branle. Des fois je ne me maquille pas, je m’en branle.

Ce qui était une injonction est devenu un vrai plaisir et une libération. Mieux encore : je ne juge plus jamais une femme sur son look. Ouais je jugeais avant, c’est ce petit côté connasse en moi. Aujourd’hui, je me dis que la vie est trop courte pour ces conneries.

“Ouais mais attends, Hôtel de Ville elle démonte tout ça, non ?”
Oui et non.
Ce que j’ai vu lors de ta prestation au fond de teint c’est une femme contrainte de suivre un certain standard, avec certains produits, dans un certain ordre. Un ensemble de codes ultra-rigides qui nous rend malheureuses et qu’on ne comprend pas car la contrainte est celle de “trouver et garder un partenaire pour faire des enfants à l’aide de stratagèmes sans paraben”. La gerbe.

C’est là que j’ai réalisé que j’étais pas sur la mauvaise voie. Je maîtrise ces codes, j’ai un potiche-passing incroyable, mais j’en fais ce que j’en veux maintenant. Quand une collègue est venue me dire un jour “Ohlà dis donc t’as pas fait semblant aujourd’hui niveau make-up !” je lui ai répondu “Oh oui j’ai trouvé une nouvelle nuance de rose dans ma palette NARS, ça tue, tu veux voir ?” ET ELLE A FERMÉ SA GRANDE GUEULE. D’où tu trouves que la flamboyance ne m’est pas adaptée ?
Hm pardon.

T’inquiètes on arrive à la fin, je vais pas en mettre des tartines non plus je pense que tu as compris : chuis contente et j’ai envie de partager ma joie, j’ai envie de parler de toi et de dire “On PEUT le faire, on peut choisir, on peut décider : regarde”. J’ai mis plus de 30 piges à capter, j’aimerais bien que les suivantes mettent moins de temps et surtout que ça provoque moins de souffrances chez celles qui sont hors cadre. On a toutes de la valeur, une immense valeur, qui ne dépend pas de la qualité de notre épilation des sourcils.

Les codes c’est à nous d’en créer, c’est à nous de les casser, ça ne devrait pas déterminer notre valeur sur le marché.

Juste : merci.
Je suis heureuse d’avoir pu te voir encore et j’espère te revoir. Je sais que ça sera pas tout de suite. Je suis patiente 🙂

Jeanne-Les-Monologues-du-Matin


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Bon sang, je viens d’éventer le secret le plus éventé de cette page à savoir mon prénom, adieu monde cruel !

Je me suis permis de publier cette lettre, d’abord pour parler encore du Cabaret de Poussière, pour te faire découvrir Hôtel de Ville et te donner envie de voir son show à la brosse à dents (et celui de Miss Botero).

J’ai jamais trop su comment ça marchais dedans ma tête, mais des fois, il se passe quelque chose, ça infuse, ça touille, ça remue encore un peu, et ça sort sous une autre forme. Là dessus, je ne lutte plus, je cherche plus à comprendre comment ça se passe.

C’est parfois une vidéo (récemment Alan’s Tutorials et Petscope chez Feldup, je pense que ça parlera à au moins une lectrice), un morceau, un livre ou un spectacle.
Et à chaque fois je suis heureuse, même si ça me colle des claques effroyables. Parce que ça veut dire que j’avance, encore. C’est chaud sa mère mais c’est positif.

Si tu me lis depuis un moment tu sais que je bataille sévère contre la bipolarité et surtout les phases dépressives qui sont hardcores. Pis la spondylarthrite, la douleur qui rend folle, les traitements qui endorment.
Mais à force de me prendre des gifles de plus ou moins grand format, des choses bougent. C’est difficile, c’est douloureux, mais ça avance. Enfin je crois, je t’ai dit, je sais pas ce qui se passe sous le capot.

Je me rends compte que j’ai de la valeur, celle que je m’accorde. Depuis que je recommence à écrire sous ce format, j’avance aussi, différemment.

C’est pas évident mais toi, tu m’es d’un grand grand soutien, merci à toi aussi ♥

PS : tu as de la valeur, aussi. Pas forcément là où tu t’y attends. Pas forcément celle que tu idéalises, mais tu as de la valeur. Tu peux faire plein de choses, tu es libre, tu peux le faire