Ainsi, nous serons toujours en guerre.

Parfois, j’ai vraiment l’impression d’avoir grandi dans la guerre. J’ai grandi en Lorraine, mon père était Allemand. Mon nom de famille est aussi celui d’un très grand groupe industriel qui a entre autres fabriqué des missiles.

L’héritage est compliqué. Pas l’héritage matériel, celui-ci, j’y ai renoncé auprès du notaire.

Mais j’ai eu les récits, surtout de ma grand-mère maternelle et de mon père.

Ma grand-mère paternelle était encore en vie mais n’a plus jamais été la même après ses neuf mois d’internement en Allemagne pour dissidence politique en 1936. Mon père est né en 1937 et a été adopté par la famille qui m’a donné mon nom. Un merdier pas possible.

Lorsque ma mère a épousé un sale boche de 16 ans son aîné, on va dire que ce n’est pas super bien passé. Ce conflit, je l’ai aussi internalisé. Sachant qu’il y avait des Allemands au bras tendu chez mes aïeux, c’était difficile de me construire une identité politique sans culpabiliser. Parce que oui, même si ce n’est pas mon sang, c’est mon nom, et je culpabilise encore des horreurs commises, même si les miens en ont tous été victimes.

J’ai encore ce récit de libération de ma grand-mère, vosgienne, chez qui l’armée allemande, avant de fuir, avait commencé à séparer hommes et femmes et planifié la mise à feu de l’église du village en voyant arriver les Alliés sur les routes des crêtes.

Puis j’ai grandi. Entre ma naissance et 2000, il y a eu la guerre Iran-Irak, le Nicaragua, le Salvador, la guerre du Golfe avec ce fameux général du même nom que moi, qui est « de la famille », la Yougoslavie, le Rwanda, le Congo, la Somalie, l’Éthiopie.

Ce sont les guerres avec lesquelles j’ai grandi.

J’ai aussi assisté à la chute du mur de Berlin, puis à l’effondrement de l’URSS. J’ai entendu le 11 septembre à la radio, avant de descendre au café du coin voir la télévision parce que je pensais à un hoax orwellien.

J’ai vu l’exécution de Nicolae Ceaușescu. On a essayé de me faire détourner les yeux mais je l’ai vu, à la télévision. Ce n’était finalement que deux corps qui tombent, et des gens en liesse. Comment expliquer ça ? Tuer, c’est bien, des fois mais pas d’autres ?

Je me souviens de Srebrenica. L’incompréhension. Les faits se dévoilant petit à petit. J’ai compris l’ampleur de la chose lors de la prise d’Alep beaucoup plus récemment. À ce moment, j’ai absorbé tout ce que je pouvais.

Depuis le confort de ma chambre, en sécurité, à l’abri. À seulement quelques kilomètres de l’Hyper Cacher et de sa prise d’otage de 2015.

Le 7 janvier 2015, je faisais ma toute première échographie de grossesse, celle de datation. C’était tôt le matin. Je suis rentrée vers 10 h, et j’ai vu l’horreur de Charlie Hebdo. J’allais mettre un enfant au monde. Et la mort. Le 13 novembre 2015, mon fils avait presque 3 mois. Je le voyais, tout petit et vulnérable, collé à mon sein, tandis que le monde se déchaînait dehors.

Il a grandi, depuis, les guerres ne se sont pas arrêtées. La violence a continué.

Un aller-retour pleine face dans les années 90 avec les violences psychologiques et sexuelles à la maison. Et cette camarade de collège qui a tué sa meilleure amie dans les toilettes de l’établissement.

De la guerre globale à la guerre intime. Des partenaires violents, des amis partis à cause de la drogue ou par suicide. Violences systémiques, institutionnelles. Guerre à la déviance, à la défiance. Rentrer dans les rangs serrés de la Vraie Vie ou mourir.

Pas étonnant que j’en sois sortie antimilitariste convaincue. Enfin si, étonnant, si on en croit ces chiffres hallucinants du fascisme en France. Les gens ont la mémoire courte, pas moi.

Comment désirer encore plus de violence sociale ? Comment vouloir punir les gens qui fuient les guerres en les renvoyant dans un chez eux dévasté ?

Et ce mépris envers les gens comme moi qui ne veulent plus de mort inutile. Putain de Bisounours. C’est ce qu’on essaye de me faire comprendre. Comme si ce n’était pas devenu courageux que de vouloir que le monde change.

Comme si la course au CDI planqué n’était pas qu’un écran de fumée destiné à nous faire prendre la proie pour l’ombre. Bosse pour ton destin individuel et ta Brave Patrie ira mieux (et pourra augmenter le budget de la Défense).

Oh oui, la guerre c’est mal. Ça permet à de grands groupes industriels de vendre des missiles, mais, promis, c’est juste un effet de bord. On n’y peut rien. On ne fait que répondre (à des conflits qu’on a nous-mêmes créés).

À qui profitent les crimes de guerre ? Pas à mes voisins, en tout cas.

On est en 1936 ou en 2026 ? Je ne sais plus. J’ai parfois des doutes avant de me souvenir qu’on a internet. On n’avait pas internet avant. On doit être au XXIᵉ siècle du coup.

Depuis 20 ans, on essayait de me faire croire que la justice sociale avait gagné et qu’il ne fallait plus se battre. N’avait-on pas obtenu l’égalité avec le droit de vote et l’abolition de l’esclavage ? Le racisme ? Pfff ça n’existait plus.

J’aimerais bien les voir, aujourd’hui, ces gens qui me trouvaient trop radicale et idéaliste. Mais je sais où ils sont. À droite toute.

Le monde se répète, il y a les personnes qui ne lâchent rien et celles qui leur demandent de céder à la loi du plus fort, espérant ainsi être épargnées pour avoir gentiment collaboré.

Ainsi, nous serons toujours en guerre.