Je peux claquer des mains sur quatre cycles de « Siamo tutti antifascisti ». Pas cinq. Mes mains sont fragiles. Je fais des névralgies dès que je dors mal — et je dors mal toutes les nuits.
Alors me demander d’être mobile dans la rue, d’esquiver les charges, de parer un coup de tonfa, d’avoir des réflexes d’athlète sous gaz lacrymogène… Mon esprit est opé (quand la bipolarité et la phobie sociale me laissent faire) mais ma spondylarthrite ankylosante n’a pas envie. Je participe donc en marmonnant ma rancune.
J’ai peur. Une trouille viscérale, rationnelle. Parce que les répercussions physiques d’un choc ne sont pas les mêmes quand ton squelette est déjà en guerre contre lui-même.
Une chute idiote sur le trottoir, toute seule devant la boulangerie, m’a valu six semaines d’incapacité à me déplacer. (J’ai quand même réussi à choper mes bretzels, faut pas déconner).
Une chute en milieu hostile, c’est hôpital direct et pour longtemps. Envoyez-moi à Créteil, ils ont mon dossier, ça permettra de faire le point. Rhumatologie. 7ᵉ étage. Merci.
Et c’est dangereux pour moi autant que pour les autres : il est hors de question que je devienne le boulet ou le dommage collatéral du cortège.
Chez moi, la moindre blessure bénigne s’installe à demeure. Je me suis fait une tendinite au coude en montant une mayonnaise en 2001 : en 2026, je la paie encore.
Alors imagine l’impact d’un tir de LBD ou d’un plaquage au sol.
C’est désolant, parce que la lutte me passionne. Je la vis par procuration, scotchée aux directs, aux préparatifs, aux mots d’ordre, aux vidéos TikTok, aux analyses, aux commentaires Insta et aux récupérations politiciennes. Je connais le terrain par cœur, mais depuis ma forteresse en peluche.
Même le militantisme de base m’est interdit. Tracter ? J’ai tenté deux sessions pour une section locale de LFI. On m’a draguée lourdement pendant que mes articulations s’ankylosaient sur le bitume. La station debout m’est pénible — c’est tamponné sur ma carte d’invalidité. Même tendre des bouts de papier glacé à des passants pressés est au-dessus de mes forces.
Pourtant, je ne suis pas un poids mort. J’ai contacté la cellule locale : « Je suis infographiste et webmaster. J’ai une imprimante gros volume à réserve d’encre, sortir 500 tracts couleur recto-verso pour demain, c’est rien pour moi. Servez-vous-en. »
Silence radio. Personne ne m’a jamais rien demandé.
Faute d’être intégrée avec ce que je peux faire plutôt que jugée sur ce que je ne peux plus encaisser, je bricole dans mon coin. J’écris ici. Dans le vide.
Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire de gauche, l’engagement reste confondu avec la baston. On continue de nous vendre un mythe viriliste du sacrifice physique, l’héroïsme de la première ligne, la sueur et la lacrymo comme seules preuves de radicalité.
Mais un cortège sans logistique, sans cantine, sans base arrière, sans communication, sans prise en charge des blessé·es et des vulnérables, ce n’est pas une révolution : c’est juste aller au casse-pipe pour flatter son ego. C’est la bagarre pour la bagarre.
Il faut du monde pour monter en ligne, oui. Mais il en faut tout autant pour fabriquer les outils, traduire la pensée, vulgariser les discours, imprimer les mots, panser les plaies et construire ce qui tient après la dispersion.
Pourquoi ces rôles-là sont-ils invisibilisés, relégués au rang d’intendance subalterne par les bandeurs de manif ? Pourquoi notre radicalité s’arrête-t-elle toujours là où commence l’idée d’une supériorité du corps sacrifié ?




