Trop longtemps sans billet. Fini relecture du livre. 3h58. Écrire. Rouillée. Allez.

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J’ai envie de parler de marche ou crève. Pas le roman de Stephen King, même s’il est excellent, mais cette mentalité qu’on a à toujours devoir avancer, travailler sur nous, nous entraîner à encaisser les violences de la vie. C’est normal, la vie est brutale. Donc faut bien une personne pour te sortir du sable, tu ne crois pas ? Une personne qui te secoue un peu, tapote ton épaule et te dit : “Allez, tu peux repartir, c’est juste un bobo de rien du tout”.

Non, je ne crois évidemment pas que ce qu’est ce dont on a besoin.

A commencer par les fol-les. Je ne compte plus les secouages de puces sur un ton “mais je ne veux que t’aider, moi !” alors que dans ma tête, je suis en train de vivre un cauchemar de sidération. C’est simple : une des dernières “conversation entre quatre zyeux” où mon interlocuteur-ice s’est employé-e à me décrire tout ce qui n’allait pas chez moi et comment y remédier (“Ne pas être bipolaire” n’est pas une solution, au fait, passe-lui le message) a été totalement oblitérée de mon esprit. J’ai mis CINQ ANS à réussir à me souvenir de ce qu’iel m’avait dit. J’ai le cadre, l’heure, le contexte, mais mon esprit a totalement décroché et s’est mis en PLS pendant que mon visage disait “oui oui, oh, très intéressant”. Je m’en suis souvenue ensuite, par bribes, et je comprends parfaitement pourquoi je suis entrée en sidération et pourquoi j’ai absolument oublié cette scène pendant si longtemps. C’était juste trop, et je l’avais déjà vue procéder comme ça avec d’autres. Je savais que ce serait mon tour, qu’iel était persuadé-e que sa méthode par la force allait fonctionner. En parlant avec d’autres ami-es, j’ai réalisé qu’iel avait fait ça à plusieurs d’entre nous.

Iel était honnête “pour notre bien”, mais n’aurait sans doute jamais digéré ce que j’aurais eu à lui dire. Qu’iel était brutal-e, jouait avec nos triggers en disant “je plaisante”, qu’iel avait un très fort sentiment de supériorité et qu’iel n’était vraiment pas si bien que ce qu’iel pensait. J’avais pas compris car j’avais juste enregistré le début de la “mise au point salutaire brutalement honnête”. C’est pour ça que j’ai le cadre, l’heure de la journée, etc.

Pourquoi je te raconte ça ?

Parce qu’iel m’a reproché de ne rien pouvoir me dire, que je prenais tout mal. Forcément, si tu me balances des patates dans la gueule, je vais le prendre mal, oui. Je suis parfaitement au courant que je suis chiante et que j’ai un caractère de merde, c’est loin d’être le premier de mes recadrages salutaires entre guillemets (j’en ai plein le cul de la typo et des espaces insécables, je fais c’que j’veux).

J’ai longtemps pensé que je le méritais. J’ai un peu grandi (désolée maman mais toi même tu sais) dans l’idée que j’étais arrogante, qu’il fallait casser cette arrogance à tout prix, que je devais devenir modeste et moins me la jouer. Je suis maintenant une adulte avec un syndrome de l’impostrice absolument admirable. Tu me dis de fermer ma gueule, je me tais. Je ne vais même pas relever l’impolitesse, je vais juste me taire et me mettre à distance.

Mon évitement est un comportement acquis et une des racines de mes problèmes. No shit, Sherlock. Je fuis. Alors est-ce que me coincer dans un angle et me hurler au visage que je suis la dernière des merdes fonctionne ? Non. Ça me traumatise, rien de plus.

“Marche ou crève” est une posture qui pourrait relever de l’âgisme (on est beaucoup comme ça avec nos gosses, je suis soi-disant trop attentive au mien et parfois il rate l’école, ce qui fait de moi une mère absolument incompétente qui prend en compte les ressentis de son enfant), mais elle relève aussi beaucoup du validisme.

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Déjà, je peux difficilement marcher. J’ai souvent, de plus en plus, besoin d’une canne. D’emblée, dans le marche ou crève, je crève à la ligne de départ. Surtout, c’est une mentalité d’ordre libéral, et ça, j’ai mis longtemps à le comprendre. “The show must go on” n’est pas toujours souhaitable. En 1999, un catcheur nommé Owen Hart a perdu la vie sur scène. Si tu regardes Feldup, tu connais. Ce qu’il n’a pas précisé c’est qu’il y a plusieurs autres morts filmées (et même dispo sur YT) de la WWF. Le show a continué. Tout le monde a été traumatisé, et les spectateur-ices ont été très choqué-es qu’on ne leur ait rien dit. On a fait poursuivre les matchs, juste à l’endroit où leur pote venait de tomber.

Il nous faut le temps d’encaisser. Ce n’est pas être fragile que de nécessiter ce souffle. Ça marque au contraire notre humanité. Sauf qu’en dystopie, chaque faiblesse humaine doit être éradiquée pour faire de toi une personne productive. On s’en bat la rate, du bonheur, faut bosser.

On est nombreux-ses à avoir besoin de ce temps de repos, de recueillement. Porter un deuil trop longtemps nous est également interdit : tout le monde s’attend à ce que tu rebondisses telle une petite balle de ping-pong, après les mésaventures de la vie. Allez, on se remet en selle, on ne se décourage pas, c’est parti !

Sauf que moi, je suis une pierre de curling, tu vois ?  Je peux pas rebondir sans blesser. J’ai besoin d’aller jusqu’au bout de la patinoire.

Cela ferait de moi une personne “peu résiliente”. Alors que pour avoir survécu jusqu’ici, de la résilience, t’en fais pas que j’en ai en stock.

La résilience peut venir de plusieurs facteurs, mais elle vient essentiellement des traumas surmontés ou d’une éducation sécure en neuroatypieland. Il est possible d’être une personne résiliente et tout à fait équilibrée, c’est juste qu’elle est plus souvent acquise via des traumatismes que de manière saine.

Une personne construite dans un environnement sain saura préférer le ping-pong au curling. D’autres n’ont pas le choix. Oh, et la résilience, ce n’est pas de tout cacher sous le tapis en attendant que ça passe. Le ressassement fait partie de la résilience. On ne peut pas juste fermer les yeux et avancer car les choses nous explosent au visage à un moment où à un autre.

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“Oui, mais moi, j’ai vécu des trucs affreux et j’en suis pas morte”

Comment tu veux plus faire libéral que ça ? Moi, je m’en suis sortie, alors tu peux le faire parce que l’égalité des chances ? On met de côté les spécificités pour se rallier à l’universalisme du “relève-toi et marche, arrête ton cinéma, on va pas te prendre en charge, démerde-toi, ça te fera grandir un peu.”

Car on a cette idée que les épreuves sont salutaires et pédagogiques. Elles le sont, elles le sont absolument. J’aurais simplement préféré apprendre ça différemment car au lieu d’être éduquée, je suis blessée et mon éducation se fait dans la violence. On m’en met plein la gueule et on me laisse me démerder pour en faire quelque chose. Car ce que j’ai appris, je l’ai appris seule. La violence, c’est de la violence, pas de l’éducation. On me plie en 4, je passe par des moments effroyables, mais, hey, j’ai appris des trucs ! Limite, je devrais remercier ces personnes qui m’ont secoué les puces, non ?

Je devrais les remercier car…elles m’ont blessé, ne m’ont rien expliqué et m’ont laissé chialer jusqu’à ce que ça rentre ? Je devrais être reconnaissante parce que tu as pris 1h de ta vie à me raconter par le menu comment je suis trop un déchet, mais pour mon bien ?

Si je ne faisais pas d’autres apprentissages sans douleur, je pourrais encore me dire que c’est comme ça que ça marche. Or, j’ai un enfant, et je lui gueule pas dessus. Je ne le maltraite pas. Et il apprend des trucs. Parfois à la dure, mais si on peut éviter, on évite. J’ai aussi des amitiés de longue date, des personnes qui peuvent, elles, absolument me parler et m’aider à élaborer ma pensée de manière saine et constructive. C’est pas qu’on peut “rien” me dire, c’est que je demande un minimum de décence, et pas qu’on me claque tout ça sur le museau avec la satisfaction du devoir accompli. Si je l’ai réalisé aussi tard, c’est que jusqu’ici on m’a surtout fait fermer ma gueule.

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“Marche ou crève” c’est la quintessence de la pensée libérale. Si t’es pas  à la hauteur, je ne t’aiderai pas à te relever. Moi, j’y arrive, alors débrouille-toi. En libéralisme, tout le monde naît avec la possibilité d’ultra-réussir sa vie. Ne pas faire partie des gagnant-es est considéré comme un manque de volonté. Pas pour rien que ce livre de Stephen King a un sous-texte politique assez hardcore, situé dans la dystopie totalitaire d’un capitalisme de surveillance.

Un rhumato m’a dit un jour qu’il ne me prescrirait pas de canne. Parce que j’avais qu’à perdre du poids et bouger. Je lui ai répondu que si je ne pouvais pas me déplacer, j’aurais bien du mal à me bouger, mais il a balayé ça d’un revers de main. “Arrêtez, vous en êtes parfaitement capable”.

Je suis en effet capable de marcher. Avec une canne. Connard.

Pareil pour les épreuves de la vie. Si unetelle a accouché sans aucun problème, elle ne considèrera pas forcément que l’accouchement puisse être compliqué, douloureux, ravageur et violent pour les autres. Elle aussi a eu des épreuves, elle en est pas morte, alors tu peux le faire.

Mon problème, c’est quand ça vient du milieu militant. Car, si le gens lambda réfléchit “n’importe comment”, les militant-es sont, normalement, censées être plus informé-es sur la violence.

Si tu es toi-même en situation de handicap, tu sais bien que les dés sont pipés dès le début. Tout comme je mets des jours à récupérer d’une soirée, je peux mettre longtemps à récupérer mentalement après une crise. Je ne peux pas me lever le lendemain en me disant fraîche et dispose comme si tout était oublié. Je chiale pendant des jours dans un plaid, ouais, c’est ça, que je fais. Et ça fait de moi une personne inférieure, manifestement, car “non résiliente”.

Sans résilience, je ne serais sans aucun doute pas ici ce matin. On ne se connaîtrait même pas. Je mets simplement un peu de temps à sortir la tête de l’eau, parce que, hum, au fait, je suis bipolaire, donc de base je vais pas super bien. Ouais, tout est de ma faute, je suis au courant.

Facile de dire qu’on se remet vite professionnellement, si on a un métier qui recrute bien. Facile de parler de résilience quand on est neurotypique ou exempt-e de trouble mental.

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Mais le pire, à mes yeux, c’est ça :

“Moi aussi, j’ai été violée/agressée/incestuée, j’en suis pas morte, ça arrive à toutes les femmes, move on”

1 – C’est pas parce que tu n’en es pas morte que c’est le cas de tout le monde.

2 – Tu t’en remets plus facilement car ton cerveau fonctionne de manière différente, ou que tu as été élevé-e dans un environnement plus sain.

3 – Dépasser le trauma consiste souvent à l’ignorer. On passe à autre chose, c’est la loi. Tout comme on mesurait le deuil féminin à l’époque du voile et des robes noires, on mesure un temps de réponse considéré comme acceptable. Si, au bout de x temps, t’es toujours dessus, c’est trop. On distingue les phases dépressives courtes des phases longues si t’as toujours des idéations suicidaires après 2 mois. À 1 mois et 29 jours, ça va, mais dès le lendemain, faut se relever, sinon tu te “complais” dans la dépression.

4 – Je suis la victime, au fait. J’ai le droit de mal vivre des trucs. Blâmer les victimes, c’est franchement moche, tu devrais avoir honte.

5 – C’est avec des discours comme ça que rien ne change : considérant l’impact sur la vie comme mineur, quel intérêt à changer le monde alors qu’on peut se changer soi-même ?

“Quel intérêt à changer le monde alors qu’on peut se changer soi-même ?”

C’est sans doute à nous de nous blinder, car se faire agresser est injuste mais ça arrive tout le temps. Tout comme on se pète une jambe, on peut se faire agresser. Et l’agresseur-se ? Personne ne lui demande de compte, non, car on va “au-delà” pour montrer notre force. Autant se blinder avant l’agression, autant SE changer, SOI, pour supporter la violence des autres ? Mais quelle horreur… On peut se changer, soi, évidemment. Mais pourquoi se préparer à la violence au lieu de chercher à l’empêcher ? C’est partir du principe que le monde est dur, et que c’est comme ça, c’est tout.

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Mais moi, si je ne suis par morte, je ne suis pas forte pour autant. J’ai juste survécu jusqu’ici, et c’est pas faute d’avoir essayé de dégager.

Qu’un quinqua CSP+ me dise que lui s’est fait tout seul, on s’y attend, c’est dans le bundle individualiste.

Qu’un-e de mes adelphes me dise ça, c’est bien plus problématique car ça illustre ce climat psychophobe dans lequel tout le monde baigne. Alors que c’est pas ok, d’utiliser la violence sur autrui, normalement. Pourtant, des baffes, j’en ai vu et j’en ai pris. J’en ai aussi donné, pour être honnête, et je pense que c’était une connerie. Je suis très impulsive, je dis des fois des vérités brutales sans réfléchir, c’est un comportement toxique.

En vrai, t’as le droit d’être fragile. Le but du jeu me semble être de permettre à chaque personne de vivre à son rythme. Une même expérience n’aura pas les mêmes conséquences sur la psyché, tout comme une tendinite chez moi signifie une douleur de plus à vie. Mon corps ne guérit pas, au contraire. Alors j’aimerais que mon esprit soit soumis à moins de stress, si possible.

Si on n’a pas de problème pour comprendre l’auto-détermination et toutes ces histoires d’agentivité, si on conçoit qu’un handicap physique puisse être incurable, comment expliquer ces comportements ? Pourquoi ma pathologie physique fait l’objet de compréhension et de regards navrés alors que ma bipolarité provoque regards fuyants et gêne perceptible ? Pourquoi on comprend que j’ai du mal à monter des escaliers, que je marche lentement, que je ne puisse pas rester debout, alors qu’on n’hésite pas à m’insulter car je suis trop folle ?

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Hier, j’ai su quel était le prochain livre que j’allais commettre. On va parler de ce validisme, justement. De cette fausse compassion et cette fausse bienveillance, des petits tacles entre militant-es à la violence décomplexée avec injonction de laisser les autres dans leur merde, pour leur apprendre la vie.

Un de mes objectifs est de décrypter mes propres lacunes, erreurs, mes propres biais et petites compromissions indignes. Je ne me suis pas extraite de ma condition pour me surélever et prodiguer conseils sur ton mode de vie. J’ai envie de prendre le temps, de sortir de l’agacement et d’en faire quelque chose de mieux. Moi aussi, j’ai un validisme intériorisé, moi aussi j’ai une psychophobie intériorisée, le fait d’être concernée par ces oppressions ne m’exempt pas de réflexion sur le sujet. Mes maladies ne sont pas un passe-droit, pas plus que mes traumas. Pour autant, j’ai le droit d’exprimer ma douleur, même si ça casse le fun. Je ne vais plus faire semblant d’aller bien pour ne pas te déranger dans ta vie. C’est trop dangereux, pour moi qui explose vite. J’ai fait semblant toute ma vie, ça m’a plus desservie qu’autre chose.

C’est vrai, que j’ai survécu. Est-ce une raison pour juger les personnes qui n’y arrivent pas, ou moins rapidement ?

En plus, je préfère crever que marcher, on est dans la merde, les enfants.