Gaslight, gaslight

TW : violences conjugales

Ce matin, à 5 h 52, j’étais pliée en deux. Pas la spondylarthrite. Pas la fibromyalgie. Non, j’ai même pu faire ma séance de gym (et ouais, je me suis mise à faire de la rééducation à la maison, à défaut d’être soignée à l’hôpital).

Ce matin, c’est ma hernie hiatale qui s’est réveillée. En général, c’est en cas de très fort stress, car j’ai un traitement pour ça. Si la gastrite flambe, c’est que quelque chose ne passe pas. Du stress, en ce moment dans ma vie, c’est pas ce qui manque.

Mais il y a aussi cette sensation de gerbe persistante depuis des mois qui s’est engouffrée dans la brèche. Cette usure nerveuse. Cette envie de hurler.

Depuis le début des actions militantes lycéennes, je ressens très nettement ce lien entre le traitement médiatique de l’actualité et mon malaise physique persistant. Ce mépris envers nos plus jeunes tend à me rendre encore plus dingue que je ne le suis déjà. Je me sens agacée, outrée, lésée, invalidée. Iels valent mieux que ça.

Le pire, ce sont les non-réponses méthodiques de l’État face aux revendications depuis que Manu premier a été couronné. La loi travail qu’il a fabriquée ? Osef. Les Gilets jaunes ? Rien à battre. La réforme des retraites ? Cause toujours. L’embrasement généralisé ? Je pars faire le plein de gasoil en Arabie Saoudite, ciao !

Le mec, son pays est à feu et à sang, il se barre après un discours d’un vide abyssal : « Moi j’ai peur de la Russie, pas vous ? Vous devriez. » Il laisse les clés aux contremaîtres de la matraque, avec une seule consigne : pas bouger, rien accepter.

Dix ans de revendications sociales balayées par le prétexte de trois poubelles cramées.

« C’est vous qui êtes violents, vous voyez bien ! »

Moi, ça me rappelle mon ex. Et ce n’est pas un compliment.

« Frappe ta femme tous les jours, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle le saura », qu’il me sortait.

Avec lui, je n’avais jamais bon. Donc je n’avais droit à rien. Besoin d’attention ? « T’as pris du poids. » Besoin d’écoute ? « Va voir tes amants, espèce de pute. » Besoin de parler ? « J’ai pas le temps, va faire chier tes potes. »

En échange, il disposait de moi à sa guise, pour le ménage, pour les charges ou pour le reste. Il se servait sans demander. Gagnant trois fois mon salaire, il décidait arbitrairement de cesser de payer les factures parce que « je ne le méritais pas ». À moi de me démerder.

Dès que je formulais un malaise, j’étais une imbécile. Je ne savais rien de la vie. Lui, il avait souffert. Moi, j’avais eu une vie privilégiée : « juste » violée dans l’enfance, pendant que lui se faisait battre par ses parents adoptifs. D’ailleurs, mes agressions passées me rendaient sale, impure. Tout ce qui m’arrivait par la suite n’était que la conséquence logique de cette impureté, me disait-il.

Il mentait, tout le temps. Je savais qu’il avait une autre cible et que c’était chez elle qu’il filait en claquant la porte. Mais, même pris devant les preuves, il niait en bloc. Il laissait volontairement traîner des indices dans ses poches, sur la table, pour que je comprenne, pour mieux me regarder vriller et me traiter de paranoïaque.

Quand j’ai fini par appeler les flics, ils lui ont lâché : « Bon courage, monsieur. » Il venait de me démolir. J’étais alcoolisée, lui aussi, mais lui parlait de manière cohérente.

J’ai fini par déposer une main courante. Je lui ai dit : « Comme ça, le jour où tu me tueras, on saura que c’est toi. »

Et puis le 19 mars 2006, mon grand-père est mort. Il avait pris la place de mon père défaillant. Il était mon axe, mon pilier. Il est parti trop jeune, emporté par un cancer foudroyant. J’ai mis des années à m’en relever. Les premiers jours, j’étais une fontaine. Mon futur ex s’est barré une semaine chez sa meuf, puis est revenu. Je pleurais toujours. Incapable de bosser, incapable d’avaler quoi que ce soit, je ne faisais que fumer, boire et chialer.

Il a soupiré : « Oh, ça va, hein. Il est mort, il est mort, c’est bon, arrête de faire ton cinéma. »

C’est exactement là que j’ai revu mon grand-père me dire, au sujet d’un autre minable : « Bibiche, ne laisse jamais personne te traiter comme ça. Tu vaux mieux que ça. »

L’écran de fumée s’est dissipé d’un coup net. La mécanique s’est arrêtée. Le gaslighting n’avait plus aucune prise. Aucun de ses mots ne pouvait plus m’atteindre. L’attachement est mort sur place. Il avait été trop loin.

Je suis passée en mode survie froide : j’ai monté mon plan d’évacuation. Ça m’a pris huit mois, mais j’ai manœuvré jusqu’à ce que ce soit lui qui parte. Il n’a compris qu’il s’était fait manipuler que bien plus tard.

À ce moment précis, j’étais devenue indestructible. Je calculais vite, proprement, sans l’ombre d’un scrupule. J’avais la rage. Une rage noire, pure, assainissante. Cette rage vitale qui m’a rappelé que je valais mieux que ça, Bibiche.

Cette rage froide, c’est rigoureusement la même qui me vrille les tripes quand je regarde le spectacle de notre écrasement collectif.

La même réponse au gaslight continu.

C’est la même détresse : quand ils retoquent nos supplications, invisibilisent nos besoins, et nous font culpabiliser d’ouvrir la gueule sous prétexte qu’on a « bien de la chance de ne pas crever sous les bombes ailleurs ».

Ce pouvoir agit mot pour mot comme un conjoint maltraitant. Il ment effrontément devant les caméras. Il traite d’hystériques quiconque décrit le réel. Il organise le chaos pour ensuite nous accuser du désordre, avant de nous casser la gueule et nous abandonner en sang sur le carrelage de la salle de bains. Pas la peine d’appeler la police : « Bon courage, Monsieur. »

C’est sain d’avoir la rage. On essaie de tenir le cadre, mais les dés sont pipés : ils violent leurs propres règles en nous soutenant qu’on ne sait pas lire les textes.

L’impuissance organisée. Serrer les dents. Subir le mépris. Et si le ton monte, à la moindre réponse : « Tu vois, c’est toi qui es violente, espèce de folle. »

Sauf qu’un jour, le voile se déchire. Les éléments de langage ne mordent plus sur rien. Leurs grands mots tombent à plat.

Et quand la peur change de camp, la rage cesse de nous dévorer l’estomac : elle déborde. Plus rien ne pourra nous arrêter.