Je suis toujours méfiante face aux choses qu’on me présente comme toxiques. Sauf pour l’extrême droite, bien sûr. Parce que si on interdit un truc, j’ai tendance à vouloir voir de quoi il retourne. C’est un peu mon principe : ce qui est diabolisé m’attire. Juste pour voir. Sauf quand il s’agit de l’extrême droite, soyons clairs.
On nous vend les réseaux sociaux comme des antichambres de l’enfer : harceleurs, arnaques, corps parfaits, vie parfaite, et cette injonction à paraître qui te renvoie à la médiocrité de ton existence. Et c’est vrai, tout ça existe. Sauf que mon expérience, elle, est relativement différente.
Depuis 2008, j’ai toujours appliqué la même règle : dès qu’un contenu ou une personne me dérange, je bloque. Sans commentaire, sans explication, sans vindicte. Juste un clic, et hop, hors de ma vie. Mon caractère de merde a un avantage : mes feeds sont sains. Pas parce que je cherche la perfection, mais parce que je n’ai pas le temps pour le reste. Partir d’un groupe en claquant la porte ? Trop long. Inutile. Je bloque, je passe à autre chose.
Ce qui est un véritable écueil dans ma vie personnelle — fuir les conflits, couper les ponts sans explication — s’est transformé en super-pouvoir sur les réseaux.
Tout a commencé sur Facebook. Grâce à une amie, j’ai découvert des groupes féministes. Ces groupes m’ont presque tout appris des concepts féministes. En gros, je me suis radicalisée sur Facebook, et c’était très bien comme ça. J’y ai rencontré des personnes formidables, d’autres moins, des coups de cœur amicaux et des désillusions cruelles. Mais une chose est restée : j’ai appris, j’ai grandi, j’ai compris.
Un réseau que je n’ai jamais fréquenté, en revanche ? Instagram. Très vite, les contenus parfaits des influenceuses parfaites pendant leurs vacances parfaites m’ont donné envie de crever. Alors j’ai arrêté. Sans regret. Apparemment, c’est de pire en pire, j’ai eu raison de ne pas insister.
À l’inverse, Reddit est devenu un de mes refuges. Mon compte a 10 ans, et cette plateforme m’a toujours semblé fascinante. En plus, il y a du contenu horrifique et gore sans restriction, que du bonheur !
Oui, je préfère consommer de l’horreur que des mannequins à Dubaï.
Et puis il y a eu TikTok. La curiosité a été plus forte que tout. J’y suis allée directement, et j’ai dressé l’algorithme à mon image. Résultat : mon feed est sympa. Beaucoup de politique, de féminisme, de discussions à propos de la santé mentale… Je n’y vais pas souvent, une à deux fois par semaine, car le format est trop rapide pour moi. J’aime les essais de deux heures sur YouTube. TikTok, c’est l’équivalent d’un Dragibus pour me féliciter de ne pas avoir mangé de sucre pendant 12 secondes.
Mais j’y vais pour me faire du bien. Et ça marche. Quand j’ai un coup de mou, TikTok est un bon remède.
Les réseaux sociaux ont une qualité indéniable : ils regroupent les gens en fonction de leurs intérêts. En gros, ils créent des bulles de filtres. Et cette bulle, loin d’être un gros mot, me sert aussi à me protéger. Mon flux Telegram dédié au suivi de l’extrême droite ou les commentaires de France Info suffisent à me ramener bien trop souvent à la réalité, t’inquiète. Je ne suis pas béate dans mon coin. J’ai juste besoin de respirer.
Alors, quand on me dit que les réseaux sociaux sont toxiques, ça crée une sacrée dissonance cognitive chez moi. Je ne suis pas idiote : oui, il y a de la toxicité. Beaucoup. Mais je n’y ai pas tant été exposée que ça. Ma personnalité évitante a enfin trouvé son utilité.
Surtout, il y a les groupes de parole entre victimes. Les personnes qui se rassemblent pour s’entraider face à des conjoint-es violent-es. Et sur TikTok, des vidéos témoignages. Énormément de témoignages. Des commentaires de soutien, des réponses filmées, et une passion commune : reconnaître les red flags, la violence, les reality checks.
« Est-ce normal s’il me parle ainsi ? Est-ce normal qu’il se comporte ainsi ? »
Avec un hashtag, tu peux avoir accès à l’expérience de milliers de femmes. Tu peux te sortir de ta soumission, apprendre à reconnaître les relations toxiques et la violence masquée.
Là, je commence à me demander si on ne surjoue pas la toxicité pour couper court à tous ces réseaux de soutien informels.
Décrédibiliser ces moyens d’expression, les rendre « futiles », « pas sérieux », et pourtant si dangereux. Interdire sans comprendre, c’est d’une connerie sans nom. Une solution de facilité. Tu places les mots « islamisme », « radicalisation », « terrorisme », et bingo, on coupe tout.
Ça tombe bien : les mecs, ça les fait bien chier qu’on se parle. Pire, ils sont parfois filmés en train d’adopter des comportements abusifs. Le truc dépasse le cadre du privé : les saloperies qu’on se permet à la maison sont affichées aux yeux du monde. Les petits dictateurs, les pervers, les égoïstes et les enfants de 42 ans, on les voit en action. On comprend leur fonctionnement.
De la même manière, on voit la violence policière sans limite sur TikTok. Moins de modération signifie que ce qui est banni de Facebook ou Twitter passe sur ce grand méchant réseau de méchants Chinois qui ne cherchent qu’à nous rendre plus bêtes (alors qu’on a déjà un excellent niveau en la matière). Impossible de ne pas souligner ce racisme à peine masqué, prêtant de mauvaises intentions aux gens de l’Est qui veulent forcément notre mort.
Et ça prend de l’ampleur. Les questionnements deviennent des tendances, puis des raz-de-marée. Par exemple, les réponses à « We listen and we don’t judge » (On écoute et on ne juge pas), ou « Quand je me suis rendu compte que mon mari me haïssait », ou encore les récits « Le jour où je suis partie ». On trouve des compilations de ces vidéos courtes sur YouTube, et l’information circule.
Les subreddits comme « Am I The Asshole » (STB en français), « AskMen », « AskMeuf », ou « besoindeparler » sont des endroits où des personnes viennent poser leur situation. Des situations de violence, bien souvent décrites comme un mardi par la victime ou l’agresseur. Des réponses pour la plupart pertinentes, qui permettent souvent de détecter des abus.
« Non, ce que tu vis n’est pas normal. »
» Ce que tu fais subir est immonde. »
Et les histoires se déroulent, finissant régulièrement bien, avec la mise en sécurité des personnes fragiles. La salvation dans la rupture. Tu m’étonnes que certains ne veuillent pas de ça.
Pour en revenir au contenu rapide, c’est aussi via TikTok que beaucoup de mouvements de la Gen Z politisée s’organisent. On peut apprendre des concepts politiques en moins de deux minutes. Beaucoup de ressources existent et sont partagées. J’y ai appris plein de trucs sur l’histoire de l’art, l’aquarelle et l’anarchisme.
Ça ulcère sans doute ceux qui se sentent exclus de ces applications sans jamais y avoir touché. #okboomer
C’est bien pratique de taper sur les réseaux sociaux, de les décrédibiliser, de les diaboliser, lorsqu’autant d’informations circulent librement. Non seulement les conjoints violents sont mis à l’amende, mais c’est le système tout entier qui est scruté et analysé. Ça doit en emmerder plus d’un.
Alors oui, la toxicité existe. Les standards de beauté et de réussite factice, les arnaques, l’endoctrinement masculiniste… On peut aussi parler de ça. Sauf que sur TikTok, les discours sont contredits, surtout grâce au principe de réponse en vidéo. Pour un discours mascu haineux, tu trouveras des réponses étayées, souvent de la part d’autres hommes. J’avoue, ça me remonte grave le moral.
Mais il n’y a pas que ça sur ces plateformes. À mon sens, les interdictions et censures vont, comme toujours, taper sur les plus fragiles. Les personnes qui ont besoin de ces espaces pour se sentir un peu mieux. Celles qui n’ont pas d’herbe à aller toucher.
Pour finir, un petit rappel historique. Durant les années révolutionnaires françaises, des Clubs de Femmes ont été créés. Et caricaturés à outrance comme des sortes de clubs de tricot ineptes. On les a même interdits, tant les travaux d’aiguille étaient dangereux pour la République. Ces femmes accomplissaient la prouesse d’être à la fois bêtes, incapables et très dangereuses.
À propos d’aiguilles… Pendant un bon moment, les épingles à chignon servaient d’arme aux femmes qui se faisaient harceler dans la rue. Ridicule ! Évidemment, les caricatures furent légion, faisant monter la peur sur les pauvres hystériques qui osaient se défendre.
Toujours cette dualité. Trop futile, mais trop dangereux. Ridicule, mais menaçant.
C’est loin d’être la première fois que les femmes sont renvoyées à cette contradiction : « Tu sers à rien en dehors de la maison » et « Tu es folle, personne ne te prend au sérieux. »
Sauf qu’aujourd’hui, on sort nos épingles à chapeau et on se parle.
En fait, ils ont toujours autant peur de nous. Et ça, c’est bien. Ils ont raison d’avoir peur. La cuisine, c’est le lieu où il y a les couteaux.





