Être ado en 1964 [partie 2 La place du père]

Être ado en 1964, c’est avoir un papa et une maman. Les autres configurations n’avaient pas encore été découvertes, enfin je crois.

S’il y a quelque chose que j’ai retrouvé au fil des siècles dans mes lectures au sujet de la parentalité, c’est bien que « le modèle social s’effondre » et « c’est plus comme avant ». Ce livre ne fait pas exception.

Marrant, car en 1872 c’était déjà mieux avant. Et du temps de Fénelon (XVIIème siècle) c’était aussi le cas. Le modèle familial passe donc son temps à se casser la gueule et ça devait être mieux au paléolithique avant la division sexuée du travail, chépa, on va voir ça.

En 1964, c’est la crise à la maison (comme depuis 4000 ans). Pourquoi ? Parce que la place du père n’est pas assurée avec suffisamment d’autorité et que les daronnes veulent à tout prix aller faire leur vie dans le Dehors au lieu de rester sagement à la maison. Au lieu de se demander pourquoi les hommes n’occupent pas cette fameuse « place » mal définie, on accuse les mère d’avoir des envies d’indépendance. J’ai envie de dire nique la logique mais je me contenterai d’un petit soupir désabusé.

Il semblerait donc que les enfants soient mal élevés car manquant de la saine autorité de leurs patriarches. Si, par exemple, t’es un daron et que tu n’as pas envie de terroriser ton monde, tu es faible et tes enfants te mèneront par le bout du nez. La mère n’est que rigueur sèche, le père que droiture et les gosses laissés à l’abandon deviennent de futurs délinquants…ou les parents de la génération suivante qui auront strictement le même modèle à suivre, en fait.

Et quand on voit les préconisations droitardes conservatrices contemporaines, on se rend compte que notre progéniture n’aura qu’à faire comme en 1872.

Je ne sais pas pourquoi ce chat représente à mes yeux le patriarcat exigeant mais inutile.

Photo de Sabīne Jaunzeme sur Unsplash

Oui, je sais, je n’ai encore fait aucune citation du bouquin et me voilà déjà à râler. Pardon. Rectifions.

 

« L’organisation familiale d’autrefois reposait toute entière sur l’autorité absolue du père. Les enfants devaient impitoyablement subir cette autorité. Une pareille conception heurte aujourd’hui notre sensibilité. Pourtant, les cas de rebellion de la part des adolescents soumis à une servile obéissance étaient beaucoup plus rares que nous avons tendance à le croire. En effet, non seulement la famille mais toute la société, au rebours de ce qui se passe aujourd’hui, était fondée sur l’autorité.[…] Cette autorité du père constituait d’ailleurs un point d’appui, un élément de protection et de sécurité qui tendait à combattre et à faire disparaître cette anxiété et cette insécurité communes chez l’adolescent.[…] Aujourd’hui, cette organisation patriarcale de la famille a disparu en même temps que la société agricole et provinciale est devenue industrielle et citadine.[…] La crainte du père ayant disparu avec son autorité, l’organisation de la famille devrait aujourd’hui reposer sur l’amour réciproques de ses membres. En pratique, cela n’est pas toujours facile. Les parents, assiégés par le besoin toujours plus exigeant d’affection que manifestent les enfants, abandonnent toute direction, démissionnent de leur rôle d’éducateurs jusqu’à se conduire en camarades de leurs fils et de leurs filles, feignant d’avoir leur âge, partageant leurs jeux, béatement fiers de cette attitude, ne s’aperçoivent pas qu’ils deviennent ainsi tout à fait incapables de représenter aux yeux de l’adolescent le modèle d’adulte à imiter indispensable à sa formation »

Voilà. J’ai tellement l’impression de lire du Laurence Pernoud de 1996 que j’en viens à rire, un peu, tellement le discours se répète inlassablement. Propagande patriarcale, défense des traditions, incapacité à considérer une éducation autrement que par la violence physique, psychologique ou symbolique, wesh. Pis, je sais pas, élever les enfants dans l’amour réciproque ? Mais quelle idée ! Tu leur donnes ça, iels te prennent ça. Nomého.

Photo de Artem Balashevsky sur Unsplash

Mais attends, c’est pas tout.

« D’autres facteurs de troubles viennent s’ajouter : on dit qu’un malheur n’arrive jamais seul. Dans la famille d’hier, l’autorité du mari sur la femme était aussi naturelle que celle du père sur les enfants. L’émancipation de la femme et son droit à être égale de l’homme sont aujourd’hui légitime et admise. Mais il est toutefois bien rare que cette égalité se réalise complètement.[…] Dans ces conditions la femme considère ses obligations maternelles et familiales  comme une servitude intolérable qui empêche la réalisation de ses aspirations d’autonomie et de développement personnel. Même si le mari lui assure des conditions de vie qu’elle n’aurait jamais pu elle-même obtenir, elle se juge victime d’une oppression familiale. Elle réagit par la frigidité conjugale et une excessive et aveugle dureté pour les enfants. Ainsi, se venge-t-elle de ceux qui l’oppriment. Si par hasard la mère réussit à satisfaire au moins en partie ses aspirations en exerçant une fonction ou un métier qui lui conviennent, les choses ne vont guère mieux parce qu’il lui reste bien peu de temps pour s’occuper de ses enfants.[…] La famille n’est plus le refuge apaisant, le nid réchauffé par l’affection de tous et solidement appuyé sur le père. »

Si tu travailles, tu n’aimes pas assez tes enfants. Mais attention, si tu travailles et que tu es le père, il faut être sévère pour leur montrer ton attachement viril…

Et puis, les femmes, constatant l’étendue de leur oppression, deviennent de grosses frustrées, avides de liberté, vengeresses avec leurs enfants. Comme si la libération des moeurs était toxique, le rôle de femme traditionnelle n’étant plus occupé, laissant un vide béant et mortifère.

On va faire un petit rappel historique, allez. La femme domestique a été inventée au moment de la Révolution Industrielle pour forcer les femmes à rester au foyer.

Pourquoi ? Parce que les femmes ont TOUJOURS travaillé, que ce soit dans ou en dehors de leur lieu de vie. Les garder au foyer les prive d’indépendance et permet d’obtenir plus de bébés et des ouvriers masculins plus soignés, donc moins malades, donc plus productifs. Bonus : elles assouvissent les pulsions de leurs maris qui sont donc moins cons. Sur papier, en tout cas, c’est censé marcher. Dans les faits, heu.

Le « avant » n’en est pas un, il n’est qu’un fantasme capitaliste imprégné de pouvoir masculin. Sans connaître le « ni vu ni connu j’t’embrouille » des années 1850 on pourrait presque y croire. Mais on ne me la fait pas, à moi, j’ai lu les aventures de Madame Sylvain, connu un trop grand nombre de livres ayant pour thème la parentalité, ha !

 

« Le ménage de Madame Sylvain » est un livre dont j’ai fait une fiche de lecture sur le blog.

Rédigé au tout début du XXème siècle (1908 max), il décrit les journées et routines de Madame Sylvain qui a trois enfants. Elle vit à la campagne et son mari Sylvain est agriculteur. Tu sais quoi ? Je ne me souviens même plus de son prénom, à Madame Sylvain. (Suzette, c’est Suzette, il m’aura fallu un moment). Elle s’occupe de sa famille depuis que sa mère a rejoint le Grand Rien et les lectrices (au féminin, faut pas déconner) la suivent au fil de sa vie et des romans.

Elle travaille à la maison, elle a son potager, sa basse cour. Poussières, repas, maladies, elle nous explique tout dans ce qui, en réalité, est un manuel scolaire romancé qui a été lu par des milliers d’écolières pendant des décennies.

Et tu sais quoi ?

Elle apprend à sa fille de 6 ans à être une ménagère, dans ce livre.

Surtout, en termes de repos et de loisirs, elle a que dalle, elle passe sa journée à nettoyer, ranger, faire à manger, s’occuper de tout et de tout le monde, ses journées excédant de loin les 16h. Mais elle le fait toujours avec sourire et bienveillance, endurant les assauts de la vie avec un courage inébranlable.

Dans ce contexte-là, l’éducation de ses enfants passait aussi par Ludivine, la voisine et domestique. Que tu bosses dans le Dehors ou que tu sois mère au foyer, en gros, c’est la même.

C’est surtout la qualité du temps que tu donnes à tes enfants qui compte. Parce que quand tu fais le ménage, t’éduques pas non plus.

La crèche, la nounou, l’école, ont un rôle. Elles apprennent à nos enfants qu’il y a une vie en dehors de leur foyer, que d’autres personnes que leurs parents peuvent leur apprendre des trucs et des machins. Je préfère mille fois une éducation collective que le huis clos familial où les dysfonctionnement ne feront qu’être répétés à l’infini. Tout le monde est dysfonctionnel et c’est pas un drame. Justement, lorsque l’enfant voit d’autres modèles, il peut se mettre lui-même à réfléchir et à se dire que ses parents n’ont pas toujours raison. Et il aura raison, lui ! Tout le monde se plante ! Je n’ai pas envie que mon fils reproduise mes schémas toxiques, alors on les nomme, on les explique, et il sait que c’est pathologique, pas normal, que des fois j’y peux rien mais que lui peut faire autrement.

Bref. Je comprends un peu mieux nos boomers, maintenant. Sérieux, ça devait pas être évident. Et puis nous avons une preuve de plus que les gens qui bavent sur l’éducation bienveillante et « laxiste » tirent leurs arguments de propos désuets n’ayant aucun rapport avec l’éducation mais plutôt avec un désir ardent d’autoritarisme.

Dans le prochain billet, on parlera de la sexualité adolescente, toujours en 1964. On va bien se marrer, allez !

Cette publication est partie 8 de 8 dans la série Femmes domestiques