Chère maman,
Je profite de notre échange qui est devenu prétexte à ce texte. J’ai juste besoin de poser des trucs. Des trucs qui ne te concernent pas forcément, des trucs qui concernent tout le monde. Tu connais mon ton parfois (hum hum) un peu acerbe, mais je considère que tu veux bien faire, que tu as conscience du problème et que tu fais vachement mieux que beaucoup de monde. Je sais que tu n’as que nos intérêts à cœur, je n’en ai jamais douté.
Juste…faut qu’on parle.
Alors.
Pourquoi tu vas voter PS (ou PCF) ?
Sans doute car tu te souviens de ce que ces mots signifiaient. Parti. Socialiste.
Les conquis sociaux, l’assurance maladie, les retraites, un monde plus égalitaire et moins dégueulasse. Un idéal de liberté, une liesse populaire qui notait le début de quelque chose de nouveau, d’inédit.
Moi aussi, je m’en souvenais comme ça.
Et puis un jour, le Monde Diplomatique a sorti une infographie sur le « tournant de l’austérité de 1983 » sous Mitterrand. J’avais toujours cru que ce personnage était sacré, sans doute car l’image de 1981 restait dans les esprits des personnes qui m’entouraient. Et puis mon grand père aussi, un peu, avouons-le (je n’avais jamais vu une telle collec de bouquins sur Mitterrand de toute ma vie).
Et puis il a trahi. Pas ton père, le PS via Mitterrand. Un petit pas. Puis un autre. Ce n’était que le début.
Je pense que l’imposture Hollande/Macron a achevé en moi tout espoir relatif à ce parti. J’avais moi-même sans doute déjà trop dérivé vers ce que je pensais être l’extrême gauche, celle-là même qui est devenue la gauche.
LFI n’a pas un programme révolutionnaire, si tu regardes bien. Il s’agit surtout de revenir sur 60 ans d’érosion sociale. Mais avec le temps, c’est devenu trop de gauche. Comme si on s’était habitué-es à ce que ce soit la merde en permanence.
Si je votais avec le cœur, ce serait pour le NPA, ou tout parti prônant l’abolition de la prison et du capitalisme de surveillance, la sortie du tout répressif, la légalisation des stupéfiants, du travail du sexe. Je voudrais qu’on tisse à nouveau du lien social, de la solidarité, qu’on s’organise en quartiers, que les initiatives soient citoyennes, par et pour les personnes concernées. Je voudrais une transparence totale des finances et que les politiques ne soient pas payés plus que le SMIC horaire. Et virés en cas d’absentéisme.
Mais bon. Je ne crois plus au père Noël et ça fait des années que je vote sans y croire.
Je me souviendrai toujours, la veille de mon brevet des collèges, lorsque mes grands parents, tes parents, m’ont raconté 1936, après m’avoir demandé quelle période de l’Histoire me posait le plus de difficultés. Et j’ai vu l’exaltation. C’était ça. Le sentiment d’avoir lutté et obtenu quelque chose. Un Front Populaire. Quelque chose qui nous dépassait, une force collective qui allait plus loin.
1968, et le vieux monde se retirait (en attendant de revenir par la petite porte). J’ai en tête les photos de bagnoles retournées, de gens qui cramaient tout, bien loin de la politesse des black block considérés comme terroristes, parce qu’on a oublié qu’on obtenait rien en demandant poliment. Lorsque j’entends des 68tards critiquer les antifa, ça me donne envie de crever. Leur mémoire est si courte ! Tout casser, c’était que pour eux. Maintenant on devrait se contenter de ce qu’on nous a laissé.
Perso, me sentir jugée à 43 ans comme une gamine ingrate (pas par toi tkt), ça me les brise. J’en suis revenue, des « acquis ». Je ne sais même pas si je serai encore soignée dans quelques années et on me demande déjà de me calmer, de faire avec.
C’est clair que quand on est déjà à la retraite, on a du mal à concevoir que cela puisse être un privilège. La retraite, vous l’avez méritée. Comme si nous, non. On va devoir bosser 7 ans de plus, en moins bonne santé, avec moins d’argent. Le robinet est fermé.
Je ne dis pas que nous avons été trahi-es (quoique). Mais les mots et dénominations ne sont plus les mêmes, maintenant que la fenêtre d’Overtone est partie faire du saut à ski. On n’appelle plus ça glisser à ce stade, on est dans l’olympisme.
Je sais que le Parti Communiste ça fait encore rêver. On a des exemples familiaux. Mais je sais aussi qu’en son sein, beaucoup de questions ne sont et ne seront jamais adressées au nom de la lutte des classes. Pas de questions sur le colonialisme et la réparation. Pas d’interrogation sur le racisme, le sexisme, la psychophobie, l’homophobie. Ou si peu. Pour calmer les jeunes. Mais, dans le fond, on s’accroche encore à l’universalisme (blanc) en espérant qu’en abolissant les inégalités, le reste suivra.
Le reste ne suivra pas.
Et ce texte n’est même pas une injonction au vote LFI. Honnêtement, je pense qu’il y a aussi beaucoup d’usurpateurs en leur sein. Beaucoup de guerres de pouvoir imbéciles.
Mais, qu’on le veuille ou non, c’est la dernière force politique de gauche en capacité de nous sortir de cet enfer.
Mélenchon n’est pas Jésus. Se fixer sur une personnalité pour justifier un vote est comme choisir une voiture uniquement sur le bruit de son klaxon. Perso, ça m’affecte négativement de savoir qu’il sera sans doute candidat en 2027. Je le dis depuis trop longtemps : il faut savoir passer le flambeau. Papi, ok t’as des phrasés de ouf, une intelligence fulgurante, un humour incr, mais il faut laisser la place ou alors savoir te taire quand tu jouer à ressembler fortement à un pro-russe. Il y a tellement de personnes qui pourraient prendre la relève !
Le PS a récemment menacé le gouvernement Lecornu : sans taxe Zucman, avec 49-3, ça allait censurer sévère. Encore une note de bas de page à la section « trahison ». Comment les croire encore, ceux qui nous ont vendu-es ? Que penser de ces pantoufleurs professionnels qui ne fonctionnent que pour leurs propres intérêts ? Et puis idéologiquement, ces gens là n’ont pas vraiment été du côté du peuple depuis un bail.
Ce n’est pas au nom d’un idéal des années 1980 qu’on doit voter mais pour l’avenir de nos enfants et petits enfants de 2080. Et c’est pas en votant pour le vieux monde qu’on va lutter contre le fascisme.
Je sais que ce n’est pas si simple. Que les choses ont changé, qu’on a pris l’habitude de la montée des inégalités tout en glissant dans l’individualisme. Moi aussi, je suis contente d’avoir été épargnée par certains coups durs. Je suis privilégiée par rapport à beaucoup de monde, même en étant en mauvaise santé.
Le pire à mes yeux, c’est que les images de génocides, d’exilé-es disparu-es en mer, sont devenues quotidiennes avec la surinformation. Toutes les guerres nous sont livrées avec une précision froide, chiffrée. Alors, on s’y fait, et c’est ça le plus horrible de tout. Le fait qu’on s’y habitue à force de voir la mort partout.
On s’habitue à la mort des autres et on développe une certaine passivité. En se disant, hey, au moins chez nous c’est pas comme ça.
On regarde les fils de Trump tout foutre en l’air et on se dit que non, ça n’arrivera pas chez nous.
Sauf que ce chez nous, il est complètement bancal et perméable à la propagande. À tel point que ces fumiers RN en profitent pour se gaver en se disant que personne ne se dira jamais qu’ils ont le même programme que l’agent orange des ricains.
Et cela cultive aussi une sorte d’impuissance : on ne peut pas faire grand chose pour Gaza. Personne n’en a rien à foutre qu’on manifeste. Alors, à quoi bon ?
Franchement, c’est une question que je me pose souvent. À quoi bon. Puis ensuite je pense à cet enfant qui dépend de moi et que j’ai mis au monde. Il m’oblige à avancer, à ignorer la douleur, à continuer.
Donc ouais, je vais sans doute voter LFI, comme des années, en fermant les yeux sur la merde. C’est déjà bien que je me déplace, je suis anarchiste et je me fais vraiment violence pour jouer à ce petit jeu inepte qui ne fait que me décevoir.
Après, faut pas non plus croire les sondages. Face à une réalité, les gens ne prennent pas toujours la décision fantasmée. J’ai bien fait le castor en votant Manu en 2017 alors que jusqu’à la dernière seconde mon corps a lutté pour tout envoyer bouler.
À ce moment du second tour en 2017, j’ai été dans l’isoloir avec ton petit fils si éruptif, en me disant qu’il allait disrupter mon vote, tout casser et que j’arriverais à m’en sortir.
Alors qu’il a été plus calme et attentif que jamais. Petit terroriste conformiste ! Je l’ai pas élevé pour qu’il me laisse faire barrage, non mais !
Je me demande pour qui il votera.
Si les élections existent encore en 2033. Finger crossed 🤞
Bisou ❤️




