Impact des standards de beauté dans le milieu de l’influence chez les femmes

Je te le dis tout de suite, j’ai échoué lamentablement. J’avais tout un truc bien ficelé, de quoi faire une enquête en plusieurs volets, mais je n’ai pas pu et je vais t’expliquer pourquoi.

Commençons par l’idée, qui m’est venue en regardant RAV4CHOL sur Twitch. Oui. Je découvre le Twitch politisé (c’est très bien, je recommande). Durant le stream, l’analyse d’une émission sur le milieu de l’influence était proposée.

L’émission s’appelle « Dans la peau d’une influenceuse », diffusée sur France.tv Slash :

https://www.france.tv/slash/dans-la-peau-d-une-influenceuse/toutes-les-videos/

Dans cette série documentaire, une journaliste s’évertue à devenir influenceuse et nous raconte sa trajectoire. C’est le type de contenu qui m’intéresse forcément. Pas parce que je veux devenir influenceuse, mais parce que je suis féministe et anticapitaliste. La marchandisation des corps et des esprits est toujours un sujet passionnant.

Après 10 secondes de docu, je relève quelque chose : la journaliste est jeune, jolie, blanche, dispose d’un capital financier ou social de départ car elle va bénéficier des conseils de différentes personnes du métier. On parle image, plan de com, marketing et tout le merdier.

C’est-à-dire, peut-être pas toi et encore moins moi. À mes yeux, les dés sont pipés dès le départ. Je sais que les créneaux réservés aux femmes à la beauté non conventionnelle, aux grosses, aux plus de 40 ans sont rares. Je ne dis pas que tu es tout ça, déjà car ce n’est pas une insulte, ensuite car même si la taille de mon lectorat est suffisamment faible pour que je connaisse beaucoup d’entre vous, en fait j’en sais rien et ça ne fait pas partie de mon « fichage » interne. Fichage au sens : je connais ton blase, on discute parfois, on a pris un ou plusieurs verres ensemble.

Bref, tu vois ce que je veux dire.

On en est donc là, avec cette future influenceuse qui part sur de bonnes bases.

Comme d’habitude, je pars en tangente.

 

⭐ Comment quantifier ?

Comment définir ce biais qui me semble comme un mur de 18 mètres de haut, nous toisant, moi et ma canne ? Saloperie de mur. Toi et moi, un jour, on se retrouvera et je saurai manier la masse d’armes. Mais demain. Là j’ai névralgie et dépression.

Même pas une dépression sourde, l’habituelle liée à la bipolarité. Une dépression purement réactionnelle face à ce sujet.

J’ai cherché (avec l’aide de Gemini, parce que structurer ma pensée est parfois une tâche compliquée) de quelle manière formuler cette sorte d’injustice ressentie en dedans.

L’IA n’a pas été une solution de facilité car j’ai dû contrôler ses résultats et faire plusieurs repasses suite à des erreurs de catégorisation ou des hallucinations. Toutefois, je dois concéder la grande utilité de l’outil. Deal with it, j’ai quand même beaucoup bossé sur ce sujet.

Au fur et à mesure de la construction de ma méthodologie, ça a donné quelque chose comme ça.

 

— Cadrage —

Quelles sont les conséquences des critères physiques sur l’offre de contenu d’influence sur internet ?

 * Plus de place pour les femmes hors du cadre normatif

 * Pas ou peu de contenu posté à 8h du matin en pyjama non maquillée

 * Comment gagner de l’argent ? Quels sponsors ? Pour quelle image ?

 

➡️ L’hypothèse de l’asymétrie de genre

Chez les femmes, l’accès à la visibilité et à la monétisation semble conditionné par le capital érotique et esthétique. Même sur les niches centrées sur l’expertise, la pédagogie ou les compétences techniques, les créatrices subissent une injonction à la beauté et ont le plus souvent des partenariats commerciaux ciblant le soin corporel (skincare, fast-fashion, maquillage, compléments alimentaires, produits minceur).

Chez les hommes, la réussite économique tolère une non-conformité beaucoup plus large. L’incarnation de « l’homme ordinaire », le registre comique ou l’expertise brute suffisent à légitimer l’audience et les contrats publicitaires (tech, logiciels, banques, automobile, VPN), sans obligation de contrepartie physique. Il faut nuancer : les niches fitness, lifestyle et make-up répondent aux mêmes types de critères esthétiques que chez les femmes.

 

➡️ Démarche d’enquête

Cette étude met en regard un échantillon paritaire de 100 créateurs et créatrices de contenu parmi les plus suivis et monétisés de l’espace francophone (50 femmes, 50 hommes), répartis équitablement sur cinq grandes thématiques : Lifestyle/Mode, Divertissement/Humour, Gaming/Twitch, Sport/Fitness, et Vulgarisation/Sciences.

Seront analysés ici les visages, les niches et les niveaux de revenus, l’objectif étant de rendre visible l’exigence d’une conformité esthétique comme condition préalable à la viabilité financière (féminine ?) sur les réseaux.

 

➡️ Protocole de notation pour le panel

Pour chaque profil présenté ci-dessous avec ses deux photographies (Portrait visage et Silhouette/Contexte) :

 * Visage conforme aux canons dominants : [ ] Oui  [ ] Non

   (Traits réguliers, symétrie faciale, peau lisse, mise en beauté normée selon les standards publicitaires dominants).

 * Minceur normative : [ ] Oui  [ ] Non

   (Silhouette mince, élancée ou athlétique conforme aux représentations dominantes dans la mode et la publicité).

 

⭐ C’est parti !

Après m’avoir aidée à formaliser en partie mon cadrage, Gemini me livre donc une liste des 100 influenceurs et influenceuses les plus riches et célèbres du game français.

À charge pour moi, pour chaque profil, de chercher les réseaux sociaux et de choisir des photos représentatives : en situation et en « affichage commercial » (sponso, tapis rouge, photos stylisées).

Je te livre le document :  CLIQUER ICI

— Le crash —

C’est après 19 profils féminins que j’ai commencé à ressentir quelque chose que je n’arrivais pas à nommer. Je suis très peu familière du domaine des influenceuses, je ne consomme pas vraiment de contenu hors politique, craft, culture générale, sciences et true crime.

Après 25 profils, j’ai été obligée de faire une pause. Je ressentais un malaise tangible, physique, une immense fatigue mentale. Il fallait que je me pose et que je réfléchisse à tout cela.

Au départ, j’ai pensé que mon alarme intérieure m’indiquait un problème dans ma méthodologie.

J’ai relu mon cadrage. Réfléchi à ce que j’allais faire de mon fichier. Je savais que j’allais faire un sondage et que ce n’est pas simple de faire un questionnaire ni contraignant ni biaisé.

Comment faire quoter l’apparence de 100 personnes à un panel sans être pénible ? 100 questions x 2, c’est super long.

 

[C’est à ce moment que je dois interrompre l’écriture de ce billet, pourtant rédigé une semaine plus tard…]

 

— Nous sommes 36h plus tard —

Je réouvre mes notes avec un peu d’appréhension. Pourtant, c’est « pas si grave » ce qui s’est passé.

J’ai « juste » eu une espèce de dissociation suite à une distorsion liée à la perception que j’ai de mon corps. Je me suis sentie immonde. Non conforme, défectueuse, monstrueuse. En voyant cette litanie de femmes à la fois dans la réussite et la beauté, j’ai pensé à mes propres échecs ou demi-succès.

Ça fait six ans que j’écris sur cette page, mais je suis en retard. J’ai une image tellement pourrie de mon corps, de ma voix, que je badde rien qu’en pensant faire du podcast ou, pire, de la vidéo. J’ai pourtant un setup complet et testé ma config. Tout est prêt. Mais je chiale quand j’y pense. J’ai pourtant des trucs à dire, mais je suis trop consciente de mon apparence, ce qui me renvoie à la fois à mes traumas et à ce que je ressens comme une insupportable superficialité.

Faut vraiment être conne pour ne pas oser se montrer.

 

Alors, en les voyant, toutes, avec leurs filtres, leurs ventres plats dénués de vergetures, leurs cheveux soyeux et leurs sourires parfaits, leur capacité à travailler tous les jours, je pense à ma spondylarthrite, à ma bipolarité, à mon PTSD, à ma phobie sociale. Je me sens comme une merde. J’en chiale d’écrire ça. Je me sens vaine, futile, inutile.

Je sais que je ne réussirai pas. On a connu des réussites ensemble, avec le cap des 2 500 follows FB et le livre. Mais je reste purement incapable de me « vendre ». J’ai tenté les autres réseaux sociaux, mon format est trop long. Personne ne lit. Les personnes qui me lisent apprécient et m’encouragent. Mais moi, je suis au bout à chaque instant. J’ai toujours cette envie d’abandonner.

Ce billet devient bien trop personnel. En même temps, cette question touche beaucoup trop à mes triggers, j’aurais dû m’y attendre.

 

Est-ce que ça compte pour un raté ?

 

Pas si je fais une conclusion digne de ce nom.

 

⭐Conclusion digne de ce nom

Oui. La beauté est un privilège. Être jeune, mince, belle (et blanche) n’est même pas un avantage, c’est une condition sine qua non pour réussir sur ce créneau. Les non-conformes doivent être exceptionnelles pour réussir. Je pense à Viviane de Scilabus qui est une femme extraordinaire. Elle n’est pas juste douée, elle est incroyable. Pour réussir, soit tu es belle, soit tu es incroyable.

Alors que quand tu es un mec, comment dire. Le Joueur du Grenier n’était pas vraiment conforme aux standards de beauté masculine lorsqu’il a commencé. Il est adoré, adulé, c’est une institution (malgré ses takes de droite insupportables).

On peut être gros et réussir quand on est un homme. On peut avoir une gueule un peu pas conforme, ça passe.

Évidemment, pas sur les niches fitness, mode, lifestyle, make-up. Mais même sur ce dernier créneau, je vois la différence.

On peut être un homme, se maquiller (c’est-à-dire aller totalement à l’encontre des standards de la masculinité classique — je suis pour le make-up masculin, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit) et réussir. On ne peut pas réussir sans make-up quand on est une femme, sauf si on a un contenu à la qualité hors du commun.

Je n’ai pas envie de parler de ça mais je vais parler de la niche gaming. Chez les hommes, c’est yolo, man cave, barbe en bataille, sueur et grognements. Je ne connais qu’une seule youtubeuse gaming sortant un peu des critères de beauté, Gaby Smolders, et elle est exceptionnelle.

Pour les femmes, si on n’est pas belle, on n’est pas seulement ignorée mais critiquée.

Si tu t’intéresses au sujet des « lolcows » (on va en parler dans le billet suivant), tu sais que les femmes dont on se moque le sont sur leur physique avant tout. Même celles qui en jouent en produisant du ragebait restent victimes, harcelées en continu.

 

Puis même, si t’es belle, tu te fais quand même harceler. Tu te fais tout le temps harceler pour rien, alors si tu as une aspérité, c’est plié.

Moi, j’ai plus envie de ça sans pouvoir rien y changer. C’est précisément pour ça que je n’abandonne pas. Je sais que je ne ferai jamais de l’écriture mon métier, je suis de toute façon une invalide du travail, donc déjà déclassée. Mais il faut continuer.

Parce que celles et ceux qui me font tenir, c’est vous. Si tu m’as lue jusqu’ici, c’est toi. Merci. C’est très dur d’être dans ma peau et tes encouragements me font du bien. Ces monologues me donnent une raison supplémentaire de me lever le matin.