Être ado en 1964 [partie 1 Transidentité – troubles de la personnalité]

Je te présente aujourd’hui « L’Adolescent » de D.Origlia et H.Ouillon, paru en 1964 aux éditions ESF (Éducation Santé Famille/Éditions Sociales Françaises)

[Wikipedia]

« Les Éditions Sociales sont une maison d’édition située à Paris, spécialisée dans la publication d’ouvrages à caractère social, politique et historique, souvent liés à la pensée progressiste et aux sciences humaines. Elles ont joué un rôle important dans la diffusion de textes marxistes et d’analyses critiques de la société au XXe siècle. »

 

On est donc loin du traditionnel guide de dressage issu de la pensée de Fénelon. Le fait même de parler d’adolescence est, pour l’époque, plutôt avant-gardiste. Mention spéciale aux remarques anti-psychanalyse en début d’ouvrage. Je suis en confiance. Spoiler : ça ne va pas durer très longtemps.

Le petit tacle psyK en question :

« En revanche, les psychanalystes de stricte obédience freudienne soutiennent que les éléments fondamentaux de la structure psychique ont déjà été acquis dans l’enfance et même dans les premiers mois de la vie, comme l’a affirmé Melanie Klein. Ils se bornent donc à enregistrer les conflits qui peuvent survenir dans l’adolescence en les interprétant comme la manifestation actuelle de conflits plus anciens. »

 

On parle donc ici avant tout du développement d’une personnalité durant cette phase charnière qu’est l’adolescence, en prenant en compte tous les contextes (personnel, culturel, social), ça me semble plutôt une bonne chose. J’ai trouvé beaucoup de livres sur l’éducation des jeunes enfants et c’est le premier livre sur l’adolescence que je rencontre par hasard.

En 1964, même les plus progressistes des éditions admettent qu’on connaît encore très mal les raisons de la phase adolescente. Sont évoqués l’hypothalamus, l’hypophyse et les glandes endocrines. Ce qui est déjà une belle avancée au vu des autres livres de l’époque.

 

Transidentité en 1964 : que quoi ?

J’ai trouvé quelque chose d’intéressant en page 51. Une hypothèse selon laquelle les adolescentes pubères (cad après leurs premières règles) voudraient « devenir des garçons » , justement à cause de ce qu’elles considèrent un peu comme une malédiction ou une injustice. Souffrir chaque mois, saigner, pourquoi ? Avoir le labeur et la charge de l’enfant, pourquoi ? Pourquoi les femmes ? Pourquoi cette injustice ?

On voit bien que l’idée de transidentité n’existe tout simplement pas ici (Alors que les personnes trans, elles, existaient bel et bien en 1964). Car si on considère la réalité des transitions, ça explique énormément de choses sur les interrogations désuettes. Par ailleurs, et ce n’est pas que ma propre expérience de femme cisgenre, ce rejet de la « malédiction »  ne touche que peu d’entre nous en réalité.

Les hommes trans de ma connaissance n’ont pas du tout eu ce type de raisonnement, c’était quelque chose de bien plus viscéral, identitaire. Rien à voir avec les règles, celles-ci étant plutôt une souffrance rappelant le hiatus entre le genre d’assignation et l’identité. Mais on voit donc bien cette non-question de la cisnormativité. Si elles veulent changer de genre, c’est à cause de leurs règles. Et pas du tout car elles ne sont pas des femmes cis.

Pour 1964, je ne suis pas forcément surprise, mais je ne m’attendais pas du tout à trouver ce questionnement. Alors oui, pour le coup c’est raté, mais c’est un début d’interrogation concernant ces désirs de transition, et je suis sûre que ce n’est pas du tout abordé dans 99% des publications de l’époque.

Du coup, si on te sort cet argument, tu pourras dire que 1964 a appelé et veut récupérer ses idées rétrogrades.

 

Retard de puberté, immaturité affective et troubles de la personnalité.

Ce sont des choses que je n’aurais pas forcément reliées entre elles, aussi, lorsque j’ai lu que le retard pubertaire pouvait entraîner des troubles de la personnalité, j’ai posé direct mon café et j’ai cherché, prête à call bullshit. La première étude citée a 100 ans (1925) et bon. Petit panel. Méthodo inconnue. Critères merdiques (sur les résultats scolaires).

Et pourtant.

C’est beaucoup moins pregnant que ce que le bouquin veut nous faire croire, mais il peut éventuellement y avoir un lien entre tout ça.

Notamment avec les évolutions hormonales liées à la puberté et qui déclenchent en cascade tout un panel de changements psychologiques en plus de l’apparition des caractéristiques physiques de la puberté. Un beau bordel qui peut entraîner des ruptures psychiques.

En revanche, ces retards (on parle d’absence de règles à 15 ans par exemple) n’ont pas toujours les mêmes causes ni les mêmes conséquences. Le retard peut être génétique : c’est comme ça dans la famille. Il peut être lié à une divergence chromosomique, à un dérèglement hormonal, à une pathologie qui n’a rien à voir, voire même à l’excès de sport. Forcément, les suites et conséquences ne sont pas du tout les mêmes selon l’origine du retard.

Voir des généralités faites sur les personnes « immatures » me fait lever les yeux au ciel. Surtout lorsqu’on parle de garçons qui « deviennent efféminés ou trop proches de leur mère » à cause de cette immaturité. C’est très simpliste et je pense que ce type de science a dû causer par mal de dommages sur beaucoup d’enfants. Alors oui, on est en 1964, mais beaucoup de nos parents ont été élevés là dedans.

C’est d’ailleurs parce que ma maman a dû être élevée dans ce contexte-là que je m’intéresse à ce livre. Comment a-t-elle grandi ? Plus j’en apprends, plus je réalise l’ampleur des traumas.

Je comprends un peu mieux cette ignorance des problématiques de genre et de sexualité qui marquent nos boomers. Combien ont été catégorisé-es comme fols à cause de ça ? Combien ont souffert des années en l’absence de réflexion sur ces sujets ?

(La question de l’homosexualité est adressée plus tard dans le livre, on y arrivera)

Donc, non, l’immaturité pubertaire n’entraîne pas forcément de trouble de la personnalité. Cela PEUT être le cas, comme je l’ai découvert, mais c’est multi-factoriel. C’est pas parce que t’as tes règles à 16 ans que tu es borderline, narcissique ou immature.

Pour finir

Pour le prochain post, nous parleront d’un truc qui va pas mal nous faire grincer des dents : la place du père et la “destruction du modèle familial” par les aléas de la vie moderne.

À mon sens, c’est très important de se plonger dans ce type d’ouvrage qui nous permet aussi de mieux comprendre nos parents ou grands parents.

Personnellement, je découvre beaucoup de choses et je comprends l’ampleur du problème, le contexte social de l’époque, et ça m’apporte une meilleure compréhension du boomer.

On ne devient pas comme ça par hasard. Au delà d’une génération favorisée économiquement, on trouve aussi tous ces préjugés, cette éducation insuffisante, ce manque de connaissance sur les sujets tabous. Ce n’est pas une excuse, car beaucoup ont simplement reproduit ce modèle sans se poser de question. Mais quand même. C’est intéressant !

Cette publication est partie 7 de 8 dans la série Femmes domestiques