Va te faire foot

L’autre soir, un de mes voisins s’est mis à beugler avec ses potes en tirant des feux d’artifice.

Le seul traumatisé de la maison a été le chat, Kevan, qui a horreur des gros bruits. Nous, les humains, on a vite compris. Tiens, devait y avoir du foot. Un coup d’œil aux news : effectivement, le PSG venait de gagner la Ligue des Champions. J’ai râlé parce que je voulais dormir et qu’il faisait trop chaud pour fermer la fenêtre, mais j’ai fini par m’endormir.

Voilà mon expérience de banlieusarde des « incidents » liés à cette victoire historique.

Je ne connais rien au foot ni au sport en général, ça ne m’intéresse pas et ça ne m’intéressera jamais. Mais je peux comprendre l’euphorie. C’est un enjeu auquel les gens accordent de l’importance. En revanche, transformer cette joie populaire en un autre procès de classe pour taper sur les minorités — toujours trop bruyantes ou émeutières —, c’est d’une instrumentalisation aussi brutale qu’inepte.

Ce qui fait chier les éditorialistes avec le foot, c’est qu’il y a des personnes non-blanches, parfois issues de l’immigration, qui sont fières de l’équipe qu’elles soutiennent et dont elles portent le drapeau.

Alors non, on ne voit pas que des drapeaux tricolores dans les festivités. En 2012, les drapeaux algériens sur la place de la Bastille lors de la victoire de Hollande avaient déjà déclenché un dégoût viscéral chez certain-es. Comme si on ne pouvait pas être fièr-e de ses origines. Comme si c’était la France ou rien. T’arrives ici, pouf, tu oublies d’où tu viens. Surtout si tes racines plongent dans l’hémisphère sud, bizarrement.

Je suis franco-allemande. Je ne porte pas le drapeau allemand en étendard, mais j’ai un nom de famille dont l’origine est indubitable. Et personne ne me fait chier. Tout au plus, on écorche sa prononciation avant de s’excuser platement.

Coutumière des salles d’attente médicales, j’entends des gens se faire appeler plutôt très spuvent. Jusqu’ici, je n’ai jamais constaté la même courtoisie envers les personnes racisées aux patronymes complexes. Mon exemple est perso mais il est réel. Et crois-moi, t’as pas envie d’aller aussi souvent chez le médecin que moi pour le vérifier. Quand je dis que mon père était allemand, c’est un non-sujet. Tout le monde s’en balek. À la limite, on me demande si j’ai des ancêtres limite limite. Oui, j’en ai. Malheureusement.

Alors pourquoi un énième invité de CNEWS — dont j’ai oublié le blase — s’étouffe-t-il en voyant un homme noir porter un drapeau du Sénégal dans le métro ? C’est quoi ton problème, mec oublié ? Ça n’aurait pas un rapport lointain avec les anciennes colonies, par hasard ? Je pose la question, comme ça.

L’Algérie et la France sont tellement liées qu’en 2012, j’avais trouvé ces drapeaux émouvants. Pour moi, c’était une expression d’affection, d’attachement, de reconnaissance. Mais les étrangers, on ne les aime que lorsqu’ils font gagner nos clubs. Dans ce PSG mené par un Espagnol, on trouve un Russe, un Marocain, des Portugais… Et c’est encore soft comparé à la composition de l’Équipe de France.

L’hypocrisie est totale.

Les drapeaux sont le déclencheur absolu des chroniqueurs fascisants. « Oh mon Dieu, on est dans une France plurielle, mais qu’est-ce qui nous arrive ?! »

Ce qui nous arrive, c’est qu’on a fait les kékés dans le monde entier à dépouiller des peuples et piller des territoires, et qu’on exige aujourd’hui que quiconque réussit (critère capital) se réclame uniquement du Bleu-Blanc-Rouge. Pour les autres, c’est l’OQTF ou la baignade forcée dans la Méditerranée. À moins qu’il ne reste des places de servage comme « technicienne de surface », ouvrier du BTP ou aide à la personne.

Alors qu’en fait : nique.

Ces scènes de liesse sont le miroir inversé de la répression constante. Une proclamation d’esprit internationaliste. Le foot n’est pas le pré carré des identitaires.

Pourtant, comme en manif, on zoome sur les casseurs pour cacher les CRS. À force de tout réprimer, les gens finissent par se dire : « Chie dedans, on fête ça comme on veut, c’est pas tous les jours. » Et par un glissement sémantique, l’étiquette de « casseur » renvoie toujours implicitement aux profils racisés des quartiers populaires. C’est du racisme et de la stigmatisation de classe. Pas chercher midi à quatorze heures.

Regarde comment les médias couvrent les rassemblements de « l’ultra-droite » (l’euphémisme du siècle pour ne pas dire fascistes). Là, c’est le calme plat. Une neutralité bienveillante. On informe, poliment, sans s’emporter sur les plateaux.

Oui, il y a eu des dégâts après le match. Je sais, on a vu les images en boucle. Mais la vraie question à se poser, c’est : pourquoi cette pulsion de destruction ? Qu’est-ce qui déborde quand la foule se rassemble ? C’est le sentiment, pour une fois, d’une union productive. Productive de chaos, certes, mais collective. Tout l’inverse de ce que cherche le pouvoir, qui passe son temps à cliver pour mieux régner.

Il y a quelques jours, je montrais des images des Gilets Jaunes à l’Enfant. Il a immédiatement capté l’euphorie. Ce relâchement soudain des codes sociaux. L’audace. Qu’on apprécie ou non le mouvement, cela a rassemblé des gens de tous bords. À cet instant, la rage humaine dépassait la politique.

Je ne dis pas que tout casser est une solution — je pense aussi aux familles des vitrines. Mais c’est un exutoire. Il faut comprendre ce que ce chaos libère, plutôt que de s’indigner pour la posture.

Pourquoi l’expression médiatique la plus forte est-elle toujours celle de la destruction ? Pourquoi isoler des exactions marginales alors que la majorité de la soirée s’est bien passée ?

Peut-être parce que montrer des gens de tous horizons chanter ensemble dans la rue est une image bien trop dangereuse.

Pourquoi vouloir décourager à tout prix les rassemblements citoyens ?

Je crois qu’on a un début de réponse.