Après l’engagement : pourquoi ces changements ?

Ce billet est dédié à toutes les personnes qui ont vu leur partenaire changer après le mariage, l’emménagement, la naissance d’un enfant. Le texte sera genré au masculin pour des raisons de facilité d’écriture et de statistiques écrasantes mais concerne tous les genres.

Maman, celui-ci, il est pour toi.

Alors, pourquoi le fait que son partenaire devenu mari change après le mariage, parfois dès les vœux prononcés et les papiers signés ?

Parce qu’il t’a ferrée et que tu es désormais liée par un contrat, un bail, un enfant, et donc coincée ? Oui, mais pas que. C’est un peu trop simple et flou comme explication.

— Contrat de séduction vs Contrat social —

Dans la toute première phase de la relation, on est souvent en phase de séduction. C’est logique de vouloir paraître sous son meilleur jour afin de garder l’être aimé près de soi. Quitte à parfois prendre quelques libertés sur son authenticité. On se montre plus en miroir avec ce que l’autre attend de nous, au moins le temps de jauger.

Avec le temps, on redevient peu à peu soi-même, ce qui implique un retour aux rôles genrés ou à ce que l’on a été habitué-e à vivre en dehors du couple.

Je vais parler ici de sociabilisation primaire, mais sans le lire forcément au genre. Les personnes trans sont un exemple que cette sociabilisation, même si présente, est un moule sociétal parfois forcé, imposé et non un plan de montage forcément appliqué et ressenti. Donc pas de « les hommes naissent et ont toujours des réflexes d’hommes » ici. Nan, je préfère préciser parce que le sujet est compliqué.

Donc, si on parle d’hommes cisgenres, force est de constater que le moule est souvent bien précis et stéréotypé. On attend moins souvent d’un homme cis qu’il fasse la vaisselle. Certaines femmes cisgenres sont également élevées de la sorte, c’est juste plus rare et souvent une question de classe.

— Rapports de classe et domination —

Justement, en parlant de classe, ce qui est masqué durant la phase de séduction peut réapparaître une fois l’engagement assuré.

Des habitudes de vie, des privilèges qu’on n’avait pas perçus. De l’argent qu’on a ou qu’on n’a pas.

S’il existe une disparité de revenus, ce qui était des cadeaux devient des dettes. On compte l’argent. Va-t-on avoir un compte commun ? Qui paye le loyer ? C’est très dur de se projeter dans les comptes d’apothicaire lors de la lune de miel. On découvre avec l’engagement ce que signifie la mise en commun des biens.

Des idées très patriarcales peuvent venir avec la disparité de revenus. On ouvre aussi la porte à tous les stéréotypes relatifs au mariage qui peuvent avoir cours dans nos esprits formatés par une société normative dont le modèle date de la fin du 19ème siècle.

Statistiquement, les hommes sont mieux payés. Ils sont souvent définis comme les principaux pourvoyeurs de fonds. Si l’inverse est vrai, cela peut aussi donner lieu à des problèmes de frustration ou de rancœur.

Avec un enfant, les différences sont encore plus extrêmes. Qui s’occupe des tâches ingrates ? Qui pratique les loisirs plus agréables ? Même à 50/50 en termes de charge, emmener son enfant au zoo n’est pas pareil que de se lever 16 fois par nuit pour gérer des terreurs nocturnes.

Pire, il est souvent moins coûteux, financièrement et logistiquement, lorsqu’un des deux parents cesse de travailler pour s’occuper du ou des enfants. Je ne sais pas si tu sais combien coûte une nounou par mois, moi si, et c’est énorme pour une délégation de gestion envers une personne qu’on ne connaît même pas.

Les institutions juridiques et fiscales sont d’ailleurs bien au point sur l’enferrage familial. Parts, quotients, avantages, tout est fait pour pousser à l’union devant l’État.

On passe donc de l’idéalisation au très concret très rapidement. Parce que la vie quotidienne, la routine, la réalité, nous rattrapent vite.

— Charge mentale (tu l’attendais, celle-là, avoue) —

Cette personne que tu connais bien laisse traîner ses vêtements partout, ne ramasse pas derrière elle, mais tu ne le savais pas. Ensuite, il est trop tard, la charge mentale s’installe.

« Si j’avais su… »

Mais c’est difficile de savoir à l’avance ce que le quotidien sera. On tolère aussi plus facilement les manquements de l’autre lorsque ça fait 2 mois plutôt qu’après 2 ans de vie commune.

Et ce n’est pas non plus forcément un piège, même si ça arrive qu’une personne change du tout au tout une fois l’autre engagé-e de manière parfaitement calculée.

Très concrètement, beaucoup d’hommes cis sont élevés « comme des hommes » et ne considèrent pas la vie familiale comme une réelle obligation de partage des tâches.

Ils se considèrent comme une aide, un assistant, à qui il faut donner des tâches. La charge mentale, c’est pas des conneries, ça use avec le temps.

Mieux : un père de famille est considéré comme un « bon » père de famille. Avoir un enfant est valorisé : ils sont vus comme posés, stables, accompagnés.

Une mère de famille, elle, rencontrera plus de difficultés au niveau du travail. Temps partiel, horaires compliqués, baisse de revenus…

La parentalité comporte tout un tas de petites saloperies dans le genre (dans le genre, dans le genre, tu l’as ?)

— Facteurs aggravants —

Il y a aussi la question de la belle-famille et du passif ou traumas familiaux. Ce sont des éléments dont on ne dispose pas toujours avant l’engagement. Découvrir après coup que sa moitié dépend affectivement de parents qui nous détestent ou qui ont juste des attentes irréalisables est parfois un vrai coup dur.

Les ex, aussi, parfois, entrent en scène, surtout lorsqu’il est question d’enfants d’une précédente union.

— C’est dans la tête —

Je crois que c’est ça, le pire. On a internalisé le fait que l’engagement est un contrat dont il est difficile voire impossible de sortir. Le divorce par consentement mutuel date de 1975, en France. Les séparations avec enfant sont parfois des batailles rangées. Combien restent « pour les enfants » en sachant que si une séparation intervient, sa vie deviendra un enfer ?

Tout ceci fait qu’il y a un avant et un après.

Lors de l’achat de notre appartement, on en a pris pour 25 ans. Ce qui veut dire qu’on en a jusqu’en 2044, ici. C’est très très peu romantique de dire ça, mais si on prenait les autres contrats aussi au sérieux, en mesurant chaque pièce, en faisant le point sur les charges, la gestion des parties communes, la proximité avec nos lieux de vie et de travail, il y aurait je pense un peu moins de signatures.

Attention, je ne dis pas ça pour verser dans la moralisation, en vrai j’en ai rien à battre de si tu te maries et si tu fais un enfant ce sera un adorable roudoudou d’amour dans tous les cas. Je prends simplement ce parallèle car il me semble pertinent. Ce qu’on fait pour un bien immobilier, on ne le fait pas forcément pour un mariage.

Et tout est fait pour : les gens DOIVENT se marier et procréer pour maintenir le système. Mais l’État se fiche bien de savoir si tu prends un crédit pour ta maison ou pas. Tu peux être dans la plus grande des précarités, les injonctions restent les mêmes.

À force d’internaliser, on se retrouve parfois dans des situations qui ne nous conviennent pas. On peut se retrouver marié-e « pour l’administration » ou la famille, on peut se retrouver en situation de coercition reproductive parce que « l’horloge tourne », on emménage ensemble parce qu’un couple qui vit séparément « c’est bizarre ».

Alors qu’en fait c’est pas grave, de ne pas suivre ces vieux schémas. Mais la pression sociale écrasante ne nous permet pas toujours d’envisager des alternatives de manière sereine.

Il existe des gens qui, s’iels n’étaient pas marié-es, ne vivraient pas ensemble, seraient super heureux-ses. Je crois que c’est ça, le pire. Ces conventions peuvent ruiner de très belles histoires d’amour.

En gros, c’est pas une histoire de changer après le mariage, le bébé ou l’emménagement. C’est une histoire de ne pas savoir poser ce qu’on veut et ce dont on a besoin car on pense qu’on ne peut pas faire autrement.

Pourtant, on peut faire n’importe comment.